Alexander Van Der Bellen élu : l’extrême-droite ne sera finalement pas passée !12 min read

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Il a 45 ans, il est autrichien et Marine Le Pen avait salué sa victoire au premier tour.

Nous parlons ici de Norbert Hofer. Il est autrichien, ingénieur de formation, politicien de passion et accessoirement candidat déchu à l’élection présidentielle. 

En effet, cet homme charismatique, bon chic bon genre, a compris le dimanche 4 décembre dernier que si une bataille avait été gagnée, il avait perdu la guerre de l’élection présidentielle autrichienne. Déjà déclaré perdant le 26 mai dernier, son recours devant la Cour Constitutionnel invalidant l’éléction pour cause de défauts d’organisation lui avait donner un espoir. En effet, comme le rappelle le Monde :

Ni fraude ni manipulation du scrutin du 22 mai n’ont été diagnostiquées par les juges de la plus haute juridiction du pays, mais une accumulation de négligences dans le dépouillement des urnes et des votes par correspondance qui entachent la validité du résultat.

Cet espoir a très vite été douché par la large victoire d’Alexander Van der Bellen. Pourtant, l’Europe avait été refroidie ces dernières semaines à l’idée de l’élection de Norbert Hofer. Retour sur une défaite finalement prévisible. 

Hofer et le FPO n’ont pas la même place en Autriche que Marine Le Pen et le FN en France

Qui est Norbert Hofer, cet homme que tout le monde présente comme le diable ?  Norbert Hofer est le candidat de l’extrême-droite autrichienne et son score mirobolant au premier tour l’avait projeté au cœur de la scène politique. C’est dire, Le Point et le Spiegel l’imaginaient déjà au pouvoir !

La première différence entre Hofer et Marine le Pen, c’est que le premier a toujours bénéficié d’une certaine immunité parmi les médias autrichiens. Ceux qui le diabolisent, ce sont ses rivaux politiques, pas les journaux. Et quand bien même il y aurait eu diabolisation, elle n’est pas allée jusqu’à la consigne de vote. En effet, alors qu’il sortait premier tour vainqueur, aucun parti n’a indiqué à ses électeurs de se tourner vers le représentant du parti des Verts, Alexander van der Bellen, qui finira élu. 

Historiquement, le FPO n’est pas dans la même situation que le Front National. En effet, le parti a pu appuyer des gouvernements au début des années 2000. Divisé en interne sur la question économique, le parti, à l’épreuve du pouvoir, a subi une scission. D’un côté, Jörd Haider -leader historique- a créé sa propre formation car dépassé sur sa droite. De l’autre : Heinz-Christian Strache, projeté alors à la tête de la formation politique et directeur de campagne de Hofer. Ensemble, ils choisissent la stratégie libérale du parti « attrape-tout » (Kirchmeier)

Les récalcitrants écartés, la plupart des racistes muselés, le discours est poli, il se veut rassembleur mais demeure ambigu, il s’adresse à tous les Autrichiens tout en soignant l’électorat de base. Libération reprenait cette phrase du candidat Hofer lors d’un meeting à Vienne :

Je n’ai qu’une promesse : élu, je défendrai notre patrie pour qu’elle reste intacte pour que rien ne la détruise. 

Cela résume assez bien cette stratégie de communication car elle peut être comprise de deux manières : comme la promesse de l’intégrité d’un candidat, ou comme la promesse idéologique d’un candidat d’extrême-droite contre une « désagrégation » de l’unité nationale au profit de hordes de musulmans aux portes du pays.

Une stratégie politique fondée sur une idéologie eurosceptique, anti-migrant, anti-islam et protectionniste

Sa stratégie politique est fondée sur une idéologie simple à défendre, en vogue actuellement à travers toute l’Europe.

Ce cheval de bataille idéologique du FPO, on le retrouve dans le Front National où dans le Parti pour l’Alternative allemand. Deux sujets très en vogue actuellement : l’immigration et l’euroscepticisme. Le premier surfe sur une vague de repli culturel et d’impression d’invasion, le second sur une défiance à l’égard de l’opacité et de la politique électoraliste et technocratique que tout le monde abhorre.

Les programmes fonctionnent alors sur des syllogismes simples, compréhensibles de tous, fondés sur les équations suivantes :

Immigration = Islam

Or, Islam = terrorisme et/ou guerre de civilisations

Donc immigration = terrorisme et/ou guerre de civilisations

Europe = technocratie

Or, technocratie = opacité et oligarchie

Donc Europe = opacité et oligarchie

Reprenez tous les discours, tous les débats ou toutes les discussions, que ce soit sur internet ou à la télévision, c’est le même champ lexical et les équations qui fonctionnent à peu près sur le même schéma idéologique. Ces deux préjugés méritent plus de réflexion et un véritable travail de déconstruction, ou au moins, de remise en cause.

Un score important, certes, mais compréhensible

En attendant, ce qui a pu troubler bon nombre de médias, c’est ce score impressionnant du FPO. Le candidat a été inexorablement tiré par ses idées, c’est un acquis de cette élection qui fut une élection politique plutôt que charismatique. Hofer, qui n’était pas connu du grand public, est arrivé aux portes du pouvoir avec une dynamique fondée sur des sujets et un contexte qui l’ont indéniablement favorisé. Mais les idées et la communication ne font pas tout !

Dans un premier temps, il convient de rappeler la situation difficile que connaît l’Europe et ne pas évacuer la question économique. Celle-ci peut expliquer le vote pour l’extrême-droite. L’effet du chômage sur le vote à l’extrême-droite n’a pas un effet aussi fort qu’en France. Bien que l’Autriche soit un pays relativement prospère, le taux de chômage n’a cessé d’augmenter sous la dernière mandature, passant de 5 à près de 6% aujourd’hui.

Dans le même temps, le pays voit les inégalités exploser. Si le seuil de pauvreté n’a que très peu augmenté entre 2000 et 2010 comme le rappellent les chiffres de l’Insee en France, celui-ci a néanmoins été bousculé par les crises et a pris 1 point au cours de six dernières années.

De plus, la croissance autrichienne est en berne depuis plus de quatre ans alors que l’inflation explose.

Si le pays va sans doute très bien en comparaison avec le reste de l’Europe, le ressenti des citoyens va dans le sens contraire. Les deux candidats restés en lice ont d’ailleurs bien reçu le message puisqu’une partie non négligeable des débats portait à ce sujet.

Peut-on se tenter à établir le « libéralisme » comme facteur probant de cette élection ? Inutile d’aller jusque là, sinon autant dire que le libéralisme est à la cause de tous les maux (c’est presque vrai, en réalité) et empêcher un vrai débat de fond. Et puis, n’oublions pas la stratégie très « Etat-gendarme » et neutre de l’Autriche qui a connu de nombreuses crises après l’éclatement du bloc austrois-hongrois. Face à des difficultés économiques grandissantes, l’État n’a cessé de pousser pour plus de libéralisme afin de convenir aux instances internationales et recevoir les soutiens nécessaires.

Est-ce à dire que l’Etat est sans frontières, sans culture, ouvert aux individualismes et égoïsmes du monde entier ? Non, l’Autriche n’est pas l’Allemagne ou les États-Unis. L’État a beaucoup nationalisé au début de la Guerre froide, il a appris à avoir un rôle nécessaire dans l’économie. Le pays dispose aujourd’hui d’un mouvement ouvrier important (OGB) qui comprend près de 1,5 millions de travailleurs. De plus, si la droite et l’extrême-droite, notamment du gouvernement Schüssel avaient une lecture très politique du libéralisme, force est de constater que des contre-pouvoirs importants existent, ce que la nomination de VDB montre par ailleurs. 

D’autres facteurs à prendre en compte

En effet, l’Autriche vit depuis une dizaine d’années une profonde transformation du paysage avec une fusion des deux partis de gouvernement (les sociaux-démocrates et les conservateurs) et une montée en puissance des extrêmes.

Cette transformation, typiquement européenne, est expliquée par Ulrike Guérot  : « Le phénomène est général en Europe. Les partis du centre sont débordés faute d’apporter des réponses claires aux angoisses de l’électorat ».

C’est bien de cela dont il s’agit au fond : de répondre aux peurs. Et la peur, l’angoisse, l’inquiétude sont des sentiments auxquels la politique traditionnelle ne peut plus répondre. Il y a donc deux solutions : apporter des solutions faciles aux problèmes graves (fermer les frontières, légiférer quand on ne peut plus convaincre…), apporter des solutions électoralistes à de faux problèmes (le voile, la viande halal, faire la guerre) OU travailler dans le fond, jouer la carte de la pédagogie.

Tout comme la France, l’Autriche démontre que son gouvernement a choisi la première issue en essayant de battre l’extrême-droite sur son propre terrain. Ainsi, après avoir été épris par un besoin de solidarité à la suite de l’affaire Aylan et de la décision allemande d’accueillir massivement des réfugiés (« apporter des solutions faciles aux problèmes graves »), le gouvernement fédéral a décidé de fermer subitement ses frontières, quitte à laisser l’opinion perdue dans un marasme politique incompréhensible et opaque.

Cette perte de confiance et ce manque évident d’autorité du gouvernement fédéral a permis à l’extrême-droite de s’engouffrer dans une brèche électorale béante qui a participé de son score.

Face à lui, Van der Bellen élu Président… deux fois

Peu importe, en somme, la stratégie politique choisie ou la surmédiatisation du candidat autrichien. Ce qu’il convient maintenant de rappeler avec force, c’est qu’il y a donc eu à l’issue du premier et du second tour la victoire du candidat des Verts, Alexander Van der Bellen, nouveau Président autrichien oublié médiatiquement mais bien présent sur le plan constitutionnel ! 

Van der Bellen n’a bénéficié d’aucun report de voix électoraliste, d’aucune levée de bouclier ou de « front républicain ». Monsieur a été élu face à un homme que tous les sondages donnaient gagnants, monsieur a été élu avec un contre-programme crédible auquel les autrichiens ont donné majoritairement leur suffrage, mais monsieur risque aujourd’hui de perdre sa place face au candidat de l’extrême-droite. 

Certains avaient mis sa victoire sur le compte d’un vote communautaire. C’est une question légitime :

“Les musulmans ont-ils voté majoritairement pour le candidat écologiste ? Sont-ils dans l’optique de faire pareil à l’occasion de ce troisième tour ?”

Peut-être, aucune statistique de cet acabit est réalisable. Mais peut-on utiliser cet argument pour justifier la victoire ? Nous avons même pu lire que « si les populations orientales de confession musulmane n’étaient pas si nombreuses » l’extrême-gauche n’aurait peut-être pas gagné, tout en admettant ensuite que ces populations « votent souvent dans leur pays d’origine pour des partis islamo-conservateurs ». 

D’une : les populations qu’on qualifie « d’orientale » sont en réalité très souvent de culture occidentale puisque ce sont souvent les 2ème génération qui acquièrent la nationalité pour voter. Il faut donc abandonner toute autre nationalité (dans la majorité des cas). Ces populations « orientales » ne pourront donc pas voter dans « leurs pays » pour des partis islamos-conservateurs tout simplement parce qu’elles ne peuvent pas voter dans leur pays d’origine. Et dans la très large majorité des cas ces populations n’ont de pays d’origine que l’Autriche, puisqu’elles y sont nées ! Quant à parler des immigrés récents, ils n’ont pas pour leur majorité de nationalité, ils ne peuvent donc pas non plus voter. 

De deux : il est bien réducteur de considérer que toute une population vote en fonction de son appartenance religieuse ou de sa culture. C’est le même raisonnement que la droite française utilisait au début du XXème siècle lorsqu’elle refusait que les femmes aillent voter sous prétexte d’être « sous influence du prêtre ». Dénier à des individus leur libre-arbitre, c’est les sous-considérer, leur ôter la Raison car ils sont différents ou car ils ont une partie de leur culture qui serait différente. Cela revient en somme à reprendre un raisonnement radical, marginal, infondé statistiquement.

De trois : sans aucune statistique, on ne peut pas admettre bêtement que les musulmans votent majoritairement pour l’extrême-gauche. Néanmoins, on peut dire que ceux qu’on considère comme la communauté musulmane autrichienne ont voté majoritairement pour le candidat des Verts à l’occasion spécifique de CE scrutin.
La raison est assez simple en réalité : Höfer a passé sa campagne à les marginaliser, il a passé sa vie politique à les combattre. En 1996, il s’engageait contre la construction d’une Mosquée à Parndorf, plus récemment il déclarait ne pas vouloir que son pays devienne musulman (pourquoi diable agiter le chiffon rouge du grand remplacement ?). L’homme n’est peut-être pas islamophobe, il a même déclaré qu’il n’avait pas d’animosité contre les musulmans et qu’il soutiendrait leur liberté à vivre en Autriche, mais il a quand même ajouter que l’Islam ne fait pas “partie de l’Autriche”.  Face à des propos déroutants, pourquoi les musulmans autrichiens voteraient-ils pour lui ? J’irais même plus loin : les musulmans ont plus voté CONTRE lui que POUR Van der Bellen. 

De quatre : si les « populations orientales de confession musulmane n’étaient pas si nombreuses », l’extrême-droite qui s’en sert comme d’un argument politique ne ferait pas des scores aussi élevés. Le FPO se fonde sur les différences et les clivages pour prospérer. Mais s’il n’y a plus de “populations orientales” ? Il n’y a plus de différences, donc plus de clivage, donc une partie non négligeable des peurs et des angoisses disparaissent !

Gardons-nous donc des jugements hâtifs et de la facilité que le débat apporte parfois pour y préférer la complexité de la réalité. La toile impressionniste du monde se compose de millions de petites touches de couleur, rien n’est tout noir ou tout blanc. 

Etudiant parisien en droit, passionné de politique et d'actualité. Engagé en faveur des grandes causes du progrès.