Les inégalités et la reproduction sociale à l’épreuve de l’école6 min read

Catégories Comprendre, Politique, Société

En 1964 paraissait Les Héritiers de Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron. Ces derniers ont mené une étude sociologique des universités françaises entre 1960 et 1963, mettant en lumière un schéma d’inégalités sociales qui tendait à se reproduire à l’école. Cinquante ans plus tard, quid de la reproduction sociale à l’épreuve de l’école ?

L’idéal républicain

L’École française est très attachée à l’idéal républicain inspiré par Jules Ferry à la fin du XIXe siècle. Il promettait une école gratuite, laïque et obligatoire, faisant ainsi de celle-ci la garante de l’égalité des chances pour les enfants de la Nation. Sur le papier, il est vrai, l’école publique est gratuite du CP à la Terminale, tout comme l’université et les classes préparatoires. Les banques quant à elles proposent des prêts à taux zéro pour les étudiants qui désirent poursuivre des études coûteuses. Il existe également de grandes écoles comme Science Po qui échelonnent les frais d’inscription selon les revenus des foyers. Certaines permettent également aux lycéens de ZEP (Zones d’Education Prioritaires) de ne passer que les épreuves d’admission du concours.

Quelques chiffres pour comprendre les inégalités sociales à l’école :

– Les fils de cadres supérieurs ont 2,9 fois plus de chances que les ouvriers d’avoir leur bac.

– Les universités françaises n’accueillent que 11% d’enfants d’ouvriers contre 30% de cadres supérieurs.

– 84% des élèves des sections pour jeunes en difficulté au collège sont issus des catégories sociales défavorisées. Les enfants d’enseignants et de cadres représentent 2%.

L’idéal de l’École républicaine ne serait donc que théorique ? Si l’école est gratuite, comment alors expliquer cela ?

Pourquoi existe-t-il des « héritiers » ?

L’ouvrage Les Héritiers s’avère être une clef de lecture extrêmement pertinente pour comprendre la persistance des inégalités sociales à l’école. Première chose : l’école étant majoritairement gratuite, la permanence des inégalités sociales ne peut s’expliquer uniquement par les différences de capital économique. Le capital culturel intériorisé s’avère en revanche être plus éclairant. De ce fait, l’université ne peut être un cadre neutre socialement et les clivages sociaux valent également au sein de la communauté étudiante.

Qu’entendre par « capital culturel » ?

En premier lieu, les étudiants dits « favorisés » ont tendance à disposer de plus de connaissances quantifiables. En conséquence, même lorsqu’il s’agit de connaissances partagées par tous, celles-ci étant transmises par l’école, ils sont capables de les replacer dans un contexte culturel plus large. Enfin, ces derniers maîtrisent naturellement les codes sociaux qui favoriseront leur réussite.

La transmission de ce capital culturel se fait de façon naturelle, insidieuse et peu quantifiable. Grandir dans un environnement où la culture est omniprésente favorise un mimétisme de la part de l’enfant et celui-ci est intellectuellement sollicité quotidiennement dans la sphère familiale. Avant même de commencer l’école, les héritiers disposent par conséquent d’un bagage culturel préexistant, au contraire des enfants défavorisés qui doivent leur éveil intellectuel et culturel uniquement à l’école.

Les différences de capital économique

Si, dans son étude, Bourdieu met de côté l’impact économique sur les inégalités sociales à l’école, il reste essentiel pour les comprendre. Il existe bien évidemment des bourses mais elles ne prennent pas en considération certains facteurs déterminants. Elles sont calculées sur le revenu du foyer et le nombre de frères et sœurs mais ne prennent pas en compte les situations familiales particulières ou la mobilité de l’étudiant. La mobilité internationale est également plus difficile : comment financer un stage non rémunéré à l’étranger ? Comment partir en Erasmus si les virements de la bourse d’aide à la mobilité s’effectuent plusieurs mois après l’arrivée de l’étudiant à l’étranger ? Quant aux prêts à taux zéro des banques, ils ne garantissent pas l’égalité des chances. Les frais d’entrée à HEC s’élèvent à 32 400 €. Avec ou sans intérêts, il faudra les rembourser.

L’école n’augmente toutefois pas les inégalités

Il est indéniable que les inégalités sociales se reproduisent à l’école. En revanche, elle ne les aggrave pas. Le dernier rapport du CNESCO (Conseil National de l’Evaluation du Système Scolaire) l’affirmait dans son titre : « l’école française amplifie les inégalités sociales ». Louis Maurin, le directeur de l’Observatoire des inégalités appelait ainsi à la prudence dans un article publié dans le journal Alternatives Economiques et appelait à une lecture plus attentive :

« Aucune donnée, dans le rapport du Cnesco comme ailleurs, ne montre que l’école accroît les inégalités. Hormis son titre, rien ne l’étaye. Le texte est beaucoup plus modéré. Il indique notamment : « Si l’école française ségrègue moins les élèves de façon flagrante qu’il y a 50 ans, elle tend cependant à maintenir de nombreuses inégalités sociales et migratoires en son sein, plus cachées, moins observables, mais pourtant bien présentes. » On peut y lire, par exemple, que la part d’enfants d’ouvriers qui sortent de l’école sans diplôme ou avec le brevet seul est passée de 80 % à 20 % entre 1946 et 2000. »

L’École n’accroît donc pas les inégalités sociales à l’école. Elle tend à les reproduire dans la mesure où elle ne peut effacer complètement les inégalités préexistantes concernant le capital économique et culturel. Au contraire, elle les atténue. En revanche, l’École, gagnerait à disposer de plus de personnel et de moyens pour mener à bien son ambition. Elle est la pierre angulaire de notre société. En cela, elle se doit d’être au cœur des préoccupations des politiques.

L’école, grande absente du débat présidentiel

Récemment, la sociologue Nathalie Mons déplorait justement dans un entretien donné à Télérama, le peu d’intérêt que portaient les candidats à l’éducation dans le débat présidentiel. Ce sujet n’a été abordé que dans le Grand débat de TF1 le 20 mars dernier. Plutôt que de se concentrer sur une restructuration pédagogique, les candidats n’ont avancé que des mesures quantitatives concernant par exemple le nombre d’enseignants. Nous ne voulons plus des héritiers et il serait temps de se concentrer pleinement sur ce problème.