Les Kurdes : clé de voûte du conflit syrien ?6 min read

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Alors que Recep Tayyip Erdogan avait affirmé que deux partis politiques kurdes (PYD et PKK) ont planifié, avec Daech et les services secrets syriens, l’attentat qui a déchiré Ankara le 10 octobre dernier, il est nécessaire de clarifier la situation. Car pour comparer les Kurdes à une armée de barbares intégristes et aux services secrets d’un pays sunnite, il faut être soit ignorant soit dangereux. Pourtant, ce discours stigmatisant et hostile a trouvé son public, ce qui a permis au parti d’Erdogan de retrouver la majorité absolue aux dernières élections législatives et d’obtenir les pleins pouvoirs il y a quelques mois.

Une histoire ancienne, une persécution constante

Pour reprendre dès le début, très brièvement, les Kurdes descendent des Mèdes et seraient apparus au Kurdistan vers la moitié du VIème millénaire avant J-C. Grosse ellipse durant laquelle le Kurdistan a été envahi et contrôlé par les Grecs, les Romains puis les Ayyoubides (dynastie d’origine kurde), les turcs, les mongols et enfin les occidentaux. On arrive donc en 1923, avec le traité de Lausanne qui, en posant les frontières de la Turquie, oublie complètement l’existence du Kurdistan. Depuis ce traité, les kurdes se battent pour que soit reconnue leur indépendance et sont persécutés du fait de cette lutte. La négation officielle d’une ethnie distincte, l’interdiction de parler leur langue jusqu’en 1991, l’évacuation de force de leurs villages par l’armée turque sont autant d’humiliation que subissent les peuples kurdes. Et surtout, l’Anfal, génocide kurde perpétré par le gouvernement irakien en 1988, a provoqué la mort de 182 000 civils kurdes.

Aujourd’hui les kurdes sont environ 35 millions et le Kurdistan est éclaté entre le sud-est de la Turquie, une partie du nord-est de la Syrie, le nord-est de l’Irak et le nord-ouest de l’Iran. De ces quatre régions, seul le nord-est de l’Irak bénéficie d’une autonomie : le Gouvernement Régional du Kurdistan y est en place, avec une force armée propre (les pershmergas).

Récemment, l’actualité internationale s’est penchée sur les Kurdes en raison de leur implication dans la lutte contre Daech. Au Kurdistan irakien, ce sont les peshmergas qui affrontent les salafistes djihadistes, avec le soutien de frappes aériennes américaines. Pour la petite histoire, les américains n’auraient sûrement pas pu capturer Ben Laden sans l’aide des peshmergas.

Le nord-est de la Syrie est défendu par l’YPG et l’YPJ (brigade féminine), forces armées du PYD (parti kurde syrien). Dans cette zone, ils protègent le Rojava : la partie ouest du Kurdistan qui a gagné une autonomie de fait en novembre 2013, durant la guerre civile syrienne.

Rojava, un système “utopique” qui fonctionne

Gros point noir entre les gouvernements instables, tyranniques ou déchirés de la région, le Rojava est une lueur d’espoir. Cette communauté se fonde sur le confédéralisme démocratique et le communalisme. C’est un fonctionnement très proche de la démocratie directe et inspiré par les principes anarchistes. Les communes sont autogérées par leurs habitants qui prennent toutes les décisions relatives à la vie de la commune, que ce soit l’économie, l’éducation ou leur protection et ces derniers ont un total contrôle au niveau local.

En fait, cela ressemble beaucoup au modèle démocratique athénien, les esclaves en moins. Au niveau territorial, le gouvernement part réellement de la base : les communes décident collectivement de la marche à suivre. Mais ce système n’est pas exclusif; tous les habitants participent, qu’ils soient Kurdes, Arabes, Turkmènes ou Assyriens, musulmans, chrétiens ou yézidis.

Erdogan, bourreau de la cause kurde

Malheureusement, l’État turc est tout aussi enthousiaste de la création d’une société libre et indépendante que Daech et le front al-Nosra. Pourtant, un Kurdistan libre et indépendant bénéficierait grandement à installer une réelle stabilité au Moyen-Orient. Mais Erdogan ne semble pas partager cet optimisme et voit n’importe quelle revendication d’une identité kurde comme une attaque dangereuse envers son pays.

Les Kurdes dérangent Erdogan, son parti (AKP) et une partie de la population turque. Tous les Kurdes pâtissent de la politique de répression en place. Prenez le beau frère d’un député du HDP (parti turc pro-kurde qui a percé aux avant-dernières élections législatives) : assassiné en pleine rue par la police. Qu’ils soient militants du HDP ou tout juste apolitiques, les Kurdes ont peur; peur de parler leur propre langue en public, peur de se montrer, peur d’un véritable pogrom.

Un rôle qui peut être central

La bêtise du gouvernement turc est de considérer chaque Kurde comme un dangereux indépendantiste, et chaque indépendantiste comme un dangereux terroriste du PKK. Le PKK, organisation politique kurde qui prône le confédéralisme démocratique donc, est considéré comme une organisation terroriste par l’Union Européenne, les Etats-Unis et la Turquie.

Il ne s’agit pas ici de discuter de la nature du PKK mais seulement de souligner leur rôle clef dans la lutte contre Daech par leur forte collaboration avec l’YPG et l’YPJ (notamment dans la libération de Kobané et de 20 000 yézidis). YPG qui n’est pas considéré comme une organisation terroriste par les Etats-Unis, alors qu’ils travaillent main dans la main avec le PKK. Pourtant la Turquie continue de s’acharner sur le PKK, notamment en bombardant leurs positions … en Irak. C’est ce conflit ouvert entre les indépendantistes kurdes et le gouvernement qui envenime la situation des citoyens turcs kurdes, harcelés, menacés, battus, … soit par les autorités soit par les nationalistes turcs.

Au final, la Turquie – tout comme l’ensemble de la communauté internationale – doit prendre conscience du rôle crucial qu’ont les Kurdes dans la lutte contre Daech, Al-Qaida et tous les intégrismes religieux ainsi que les poussées nationalistes. Car la culture kurde est fondée sur le profond respect de l’être humain, de sa liberté et de l’égalité avec ses semblables. C’est pourquoi une aide réelle aux combattants kurdes doublée de la reconnaissance de leur indépendance est une des clefs qui permettra de désamorcer la situation dans la région.

De toutes les parties d’Irak, seul le Kurdistan irakien a su garder une stabilité depuis qu’il a gagné son autonomie. Alors pourquoi ne pas s’inspirer de cet exemple et faire de même avec le Rojava en Syrie ? Certes le modèle politique du Rojava est une exception. Mais jusqu’à maintenant cette exception s’est montrée être tout sauf négative.

Pour aller plus loin :

Responsable du pôle international