L’Occident s’achèvera t’il en bermuda ?

HUMEUR █ Le bermuda a fini par attiser l’ire de notre chroniqueur, du moins c’est ce que tout porte à croire. Simon Collin, toujours virulent à l’égard d’une modernité qui irait trop loin, veut mettre un terme à ce qu’Apollinaire décrivait comme la lassitude de ce monde ancien. 

Cent ans avant que Houellbecq nous chante Monoprix, que Michéa nous distille les libéralismes, que Macron en célèbre l’union, voilà qu’un prix Nobel de Littérature un peu oublié appelait déjà à la révolte contre le monde moderne.

Babbitt : Un livre contre la modernité

Si Babbitt s’écrit aujourd’hui de l’autre coté de l’Atlantique avec une minuscule, c’est parce qu’en 1922, sous la plume de Sinclair Lewis, ce modeste commerçant à l’âme et aux préjugés taylorisés entrait dans les salons des maisons Phoenix. Et l’on sait depuis la nuit des temps que si la majuscule, c’est la renommée académique, la minuscule, c’est la gloire tout court.

Rentré dans la foule dont il est sorti, ce roman nous entraîne dans la vie de cet américain construit en série, élevé au rang de non héros. Ce n’est ni Gatsby, mourant d’ennui au fond de ses palais, ni l’ouvrier, remplacé chaque jour par les machines et les peuples venus du Sud. Des États-Unis, nous connaissions la côte Atlantique, à cause de New York, et la côte pacifique avec ses hordes de mexicains et de cow-boys, mais d’un océan à l’autre s’étend une terre inconnue, immense, à peine traversée en quatre jours. Ce qu’on y voit, ce sont des maisons sur catalogue, des garages Ford, et des peuples endormis par l’habitude. Quand on y appelle le bonheur, c’est le confort qui répond.

Un aristocrate ne se comporte jamais comme s’il était seul

Alors on finira par penser que si un aristocrate ne se comporte jamais comme s’il était seul, que si un bourgeois se comporte comme s’il était seul aussitôt que les autres ont le dos tourné, l’américain se comporte comme s’il était seul à toute occasion. Suivant la leçon de Nietzsche selon laquelle toute vie n’est que lutte pour les goûts et les couleurs, emporté par la mélancolie des ruines, n’ayons pas peur d’affirmer que l’Occident s’achèvera en bermuda.

De cet américain du Middle West, parlant trois langues « l’américain, le baseball et le poker », maniant les majuscules avec autant d’aisance que les dollars, rêvant de la poésie de l’industrialisme, vidant sa bouche de tous les mots qui l’encombre, nous retiendrons qu’il trouve son monde affreux, mais qu’il ne peut pas s’en passer.

L’Américain lambda a vendu son âme pour la paix et la prospérité

Aux toits pentus de la vielle Europe, à ses portes grinçantes et ses parquets mal foutus et poétiques, il préfère les bungalows de la Floral Heights de Zénith, où d’ailleurs aucune fleur ne pousse. Même si chacun des chapitres reste une tentative d’évasion, évasion par l’amour, l’amitié, le voyage, le commerce ou la boisson, Babbitt est broyé, il n’est pas de taille à lutter contre les institutions sacrées auxquelles, pour avoir la paix et la prospérité, l’Américain d’hier a vendu son âme.

Peut être parce qu’ils n’ont point connu les beaux poèmes en alexandrins, fermés comme des temples, avec leurs périodes interminables, leurs métaphores dures et baroques, la minutie de leurs détails, peut être parce qu’ils n’ont pas su voir au milieu de cet hermétisme, quelques vers purs, ténébreux, chargés de souvenirs et de suggestions, l’on dit depuis Oscar Wilde, que les américains sont passés directement de la barbarie à la décadence, sans jamais avoir connu la civilisation.

Peut être parce qu’ils n’ont pas senti l’odeur du thym, du fenouil, de la lavande grise et bleue, se mêlant au bourdonnement pressé de l’été, bruissement même de nos clairs pays latins, parce que leur vie ne s’est point faite de halos et de clartés mêlés, mais simplement d’une triste répétition de gestes, d’une succession indicible de consolations où il y avait bien trop de choses précises.

L’Européen, lui, connaît son histoire

Même s’il n’a rien lu, l’Européen sait au moins qu’il est né un soir de la nuit des temps, en plein air, au fond d’un fossé, tout contre la terre, enveloppé de vielles histoires, de fées et de magiciens capricieux qui transforment les plantes, de la douceur mouillée des courtes nuits d’été, de la couleur du monde les premiers matins.

De ces marais mauvais, hontés de fièvre et de moustiques, des fantômes qui y naissent et qui y meurent, des songes qui s’y font et s’y défont, il croit encore que s’y trouve l’entrée des royaumes souterrains. C’est comme si, à force d’aimer ces minimes incidents dans l’ordre du monde, nous avions pénétré quelque secret immense. Alors, dans le raclement de ces deux feuilles perpendiculaires qui se frôlent de seconde en seconde, dans les petites mains humaines du crapaud qui va nager, dans le morceau de ciel carré entre les barreaux de l’échelle aux poules, nous mettons tout ce vague amour qui est nécessaire aux hommes.

Mais un mot, ou juste une idée, même sans rapport logique, nous rejette soudain à cette image détruite, et le brouillard, ce passé empli de sortilèges, se dissipe pour laisser voir les tours et les rues tracées à la règle.

█ Vous l’aurez compris, le bermuda est une image, il n’en est nullement question dans ce billet d’humeur, mais c’est toujours sympa de pouvoir jouer avec le lecteur.