Magritte, le jeu sans amusement

Magritte est méconnu à force d’être trop connu. Aller voir son exposition au Centre Pompidou, c’est aller au-delà des jeux d’images et découvrir le travail d’un clown triste. 

Après la montée spirituelle jusqu’aux derniers étages du bloc que forme le centre Pompidou, j’arrive à l’exposition Magritte. J’ai alors une connaissance très réduite de son œuvre. Un peu de surréalisme en tête et l’imagerie populaire : ceci n’est pas une pipe, des images ludiques qui questionnent notre vision de la réalité.

Je suis frappé par une profondeur inattendue. Magritte, c’est la transformation des formes, la déformation par la poésie visuelle. Dans les grandes salles lumineuses, avec les tuyaux au plafond, on se croit au milieu d’une fabrique. L’imagination façonne le réel, et n’est pas moins vraie que ce que l’on croit être la réalité.

La vérité est le noyau autour duquel se concentrent les représentations données  à voir par Magritte. On pense à l’historien Paul Veyne, qui disait que les mythes sont des « palais de l’imagination » dans Les grecs ont-ils cru à leurs mythes ?, publié en 1983. Magritte en est l’un des architectes.

Pour le comprendre, il faut lire Veyne : « Quand on jette en plein désert une cité ou bien un palais, le palais n’est pas plus vrai ni faux que ne le sont les fleuves ou les montagnes (…) ; le palais est, et avec lui un ordre des choses commence à être (…) ; les habitants du palais trouveront que cet ordre arbitraire est conforme à la vérité des choses même, car cette superstition les aide à vivre. »

Ou encore : « Rien ne brille dans la nuit du monde : la matérialité des choses n’est pas naturellement phosphorescente et aucune balise lumineuse non plus ne trace d’itinéraire à suivre (…). Mais les hasards de leur histoire (…) font qu’ils jettent autour d’eux un éclairage sans cesse variable. (…) Cet éclairage n’est ni plus vrai ni plus haut qu’un autre, mais il commence à faire exister un certain monde. »

Une salle de l’exposition est dédiée à la représentation par Magritte de l’allégorie de la caverne de Platon – l’homme est enchainé dans une caverne, dos à la sortie, et il ne voit de la réalité extérieure que les ombres sur le mur du fond. Un jour, écrivait Platon, l’homme se libérera et regardera en face « la plus réelle des réalités. »

La condition humaine, Magritte 1946

Dans La Condition humaine de 1946, Magritte donne à voir ce revers de la caverne : un paysage peint, et une toile au milieu, morceau de ce paysage avec un château accroché à la montagne en son milieu. La toile est une partie du paysage, lui-même peint dans un cadre plus vaste. La plus réelle des réalités est l’art, c’est-à-dire l’imagination.

 Je suis venu en pensant être amusé par des jeux intelligents et ludiques, comme des jeux de mots, mais je suis ému par un jeu grave, un jeu sans amusement. Magritte peint l’absurde comme Gogol l’écrivait, avec un humour grinçant, une perte de sens.

L’humour est l’effet d’un décalage – c’est d’Aristote cette fois-ci – mais l’humour absurde est l’effet d’un vertige. Comme tout humour, et comme les toiles de l’exposition, cela semble ludique et accessible. Mais ce que donne à voir Magritte, ce sont des représentation complexes, des jeux de miroirs brouillés.

Le Double secret, Magritte, 1937

Le choc survient face au Double secret de 1937 : une tête de femme, au visage déchiré pour montrer l’intérieur d’une machine sombre. Le trait est précis, les couleurs douces. Le visage est d’une apparence simple et apaisée mais il cache une folie et une fureur intérieures.

Le questionnement des représentations qu’opère Magritte est une violence contenue contre le monde, contre l’apparence qui nous entourent. Qu’il s’agisse d’un corps de femme démonté, car la beauté occidentale est morcelée et mise sous cloche (L’évidence éternelle, 1948), ou de mots placés pour remplacer leur représentation, car le nominal remplace l’objet, les œuvres de Magritte grondent de solitude.

Il y est souvent question de rideaux  – « je pensais voir le monde comme s’il était un rideau placé devant mes yeux » écrivait le peintre. Ils cachent et révèlent, selon la notice de l’exposition. Ils sont plutôt le décor annonçant le spectacle : Magritte est un clown triste et solitaire, qui amuse en grinçant.

Il atteint dans sa dernière oeuvre, La décalcomanie (1966), la pureté conceptuelle.  Forme et fond sont liés, indissociables. Tableau et acte de peindre se superposent en une unique toile. Enfin, l’apaisement : le peintre regarde un ciel bleu idéal, de dos, sa forme découpée dans un rideau qui cache à moitié le ciel.

La Décalcomanie, 1946

Matthieu Febvre-Issaly

www.matthieufebvreissaly.com

Exposition Magritte, La trahison des images. Du 21 septembre 2016 au 23 janvier 2017 au Centre Pompidou, Paris.