Malaisie, Droit Malaisant?

  • Aux origines

De notre passage en Malaisie, nous nous sommes concentrés sur l’étrange phénomène juridico-social de discrimination positive (négative ?) qui est actuellement en place dans le pays.

Avant toutes choses, une parenthèse ethnographique et historique s’impose, essentielle à la compréhension de notre article.

La Malaisie  de type monarchie constitutionnelle fédérale, dit « Tigre asiatique » du fait de la forte croissance économique que connaît le pays. Le pays est marqué culturellement par une séparation géographique majeure, le scindant entre la péninsule Malaise d’une part, et le Nord de l’ile de Bornéo d’autre part. De ce fait la Malaisie est riche de plusieurs ethnies de cultures radicalement différentes, cohabitant depuis la réunion des différents sultanats malais et des Etats de Sabah et Sarawak au sein de la fédération de Malaisie en 1957.

L’ethnie Malaise (à ne pas confondre avec les citoyens de Malaisie : les Malaisiens) est majoritaire dans le pays, ils appartiennent au groupe linguistique dit « malais » et sont pour la plupart de confession musulmane. Ils cohabitent avec les ethnies dîtes « tribales » réunies au sein de 3 grands groupes : « Orang Asli », « Iban » et « Bidayu », qui sont eux non musulmans et vivent plutôt dans les lieux reculés (forêts tropicales, montagnes).

Mosquée avec en arrière plan des décorations chinoises

Ces deux groupes représentent à eux seuls 65% de la population, ce sont historiquement les plus anciens habitants de Malaisie. Ils sont juridiquement dénommés les « Bumiptras » signifiant « Hommes de la terre », titre définissant les autochtones du pays. Ils sont distingués des autres ethnies, d’immigration récente, qui sont principalement Chinoises (25% de la population du pays) et indiennes (8% de la popution). Leur présence s’explique par l’histoire du pays.

La Malaisie, ancien sujet de l’Empire colonial Britannique, était de par sa position géographique, une clé de voûte du commerce maritime de la région. Au XIXème siècle, la Couronne anglaise a donc cherché à mettre en valeur ce territoire, par le développement d’importantes infrastructures maritimes, notamment les grands ports de Singapour et Malacca. Bénéficiant d’un climat tropical, la Malaisie était également un lieu propice au développement d’un important secteur agricole. Ces grands chantiers ont donc nécessité un besoin de main d’œuvre important. A l’aide d’incitation économique, les Britanniques ont donc fait venir des pays voisins de nombreux travailleurs, principalement Indiens et Chinois.

Enfin, il faut rajouter à cette mosaïque de peuples quelque 3 millions de travailleurs venus des pays voisins (Birmanie, Philippines…) dont un million sont en situation irrégulière.

  • De l’indépendance à la NPE

    temple hindou dans les Grottes de Batu

Au sortir de l’indépendance, contrairement aux Indiens qui demeuraient une classe défavorisée, les Chinois avaient une place centrale dans l’activité économique du pays. La Malaisie est alors sans conteste le plus inégalitaire des pays d’Asie. En 1957, l’écart des revenus malais au reste de la population était de 25 % par rapport à la moyenne nationale et de 50 % par rapport au revenu moyen chinois. La pauvreté touche en première ligne les Malais, en 1970, 65 % des Malais vivent en dessous du seuil de pauvreté. Ils sont ruraux dans leur grande majorité et perçoivent des revenus nettement inférieurs (de 35 %) aux revenus moyens dans le pays. Cependant, les postes politiques clés étaient tenus par des Malais. Cette situation a conduit à créer de fortes tensions entre Chinois et Malais, à un tel point qu’en 1969, des émeutes anti-chinoises ont commencé  à éclater dans le pays.

C’est dans ce climat que le gouvernement malais de l’époque, décida d’engager une politique raciale dans laquelle la loi privilégierait les Bumiputras au détriment du reste de la population.

Foodtruck de cuisine chinoise dans les rues de Penang

L’UMNO, la coalition politique au pouvoir depuis 40 ans, instaura ce système sous le nom de Nouvelle politique économique (1970), un traitement différentiel explicitement formulé à l’article 153 de la constitution malaise : « c’est de la responsabilité de l’Etat de protéger la position spéciale des bumiputras ». Ce système se traduit par de nombreux privilèges en faveur des Bumiputras, principalement sous forme de quotas et de sélections préférenciées dans le Service public, l’éducation, le commerce mais également des prêts bonifiés et l’accès à la propriété de la terre. Selon les domaines, les quotas réservés aux Bumiputra varient : de 30 % concernant la propriété du capital à 80 % dans l’emploi public et l’armée. Il existe également d’autres formes de préférences raciales plus difficiles à évaluer, informelles et opaques (rapports aux services publics, à la justice, aux sélections universitaires…), rendant difficiles l’appréciation des avantages réels Malais.

En principe, la Discrimination positive est définie comme l’action visant à réduire des inégalités subies par certains groupes ou communautés en leur accordant des avantages préférentiels.Un exemple plutôt célèbre est celui de l’affirmative action aux Etats-Unis visant à favoriser les Afro-américains. Ce type de régime est généralement réservé aux minorités défavorisées, sauf qu’ici, c’est l’ethnie majoritaire qui en bénéficie… Ce concept a été théorisé par la doctrine racialiste d’Abdul Razak Hussein dénommée « Ketuanan Melayu », signifiant Suprématie malaise. Les Bumiputras se considérant comme peuple originaire des terres malaises, les autres ethnies sont censées être reconnaissantes envers les « hommes de la terre ». Il s’agit d’un véritable droit du sang nécessitant la présence d’au moins un parent malais ou d’origine tribale pour pouvoir être considéré Bumiputra.

En 2018, ce système discriminatoire est toujours en vigueur. Lorsque récemment, Ahmad Zahid Hamidi, Ministre de la Défense,  déclare « que l’une des raisons pour lesquelles les forces armées Malaisiennes sont essentiellement composées de Malais est que les autres groupes ethniques “manquent d’esprit de patriotisme », on voit que le « Ketuanan Melayu » est encore bien ancré dans certaines mentalités malaises.

Voyons l’impact qu’a pu avoir cette différenciation juridique sur la société malaisienne.

  • Les résultats ?

Les inégalités fortes entre Chinois et Malais conduisant le gouvernement à mener ces réformes étaient réelles, les Chinois étaient effectivement majoritairement présents dans le domaine mercantile et tenaient les postes clés de l’économie face à des Malais pauvres et ruraux. Le gouvernement malais s’est donc retrouvé face à une problématique sociétale typique des Etats postcoloniaux : comment réussir en l’absence d’identité nationale la brusque transition d’un Etat colonial artificiellement homogène à un Etat souverain hétérogène ? Pour le gouvernement Malais la réponse fut simple, l’unité nationale et l’intégration dépendaient de la promotion socioéconomique des Bumiputras (dans les faits plutôt les Malais que les peuples de Bornéo).

Les impacts de la NPE sur la nation Malaise ont été forts.

D’abord au niveau politique on a pu constater une importante ethnicisation des différents partis politiques, avec pour dynamique politique un moteur communautaire marqué, bien que cette tendance semble s’essouffler (cf. infra). De plus, le gouvernement est demeuré tenu par l’UMNO, conforté par la légitimation constitutionnelle de son pouvoir. Les négociations postérieures à la loi ont finalement conduit à confiner la NPE au secteur public, le secteur privé à dominance chinoise et indienne demeurant relativement à l’abri des exigences en matière de redistribution, conduisant à la segmentation ethnique de l’économie.

Un Orang Asli faisant du feu selon les méthodes traditionnelles
Tour Petronas

Ensuite, d’une certaine façon l’objectif 1er de la NPE a été relativement atteint, la représentation des Malais dans les postes supérieures du secteur public s’est accrue et une classe moyenne urbaine malaise est apparue. Le gouvernement défendant l’idée d’une égalité de résultat plutôt qu’une égalité d’opportunité, cependant les chiffres à ce sujet demeurent contestés, nombreux sont ceux qui accusent le gouvernement malais de déguiser les chiffres pour légitimer la NPE.

Cependant, Le revers de la médaille de ce résultat est lourd : au sein même des Bumiputras, sans parler de certaines populations tribales, le système n’a pas pareillement profité à tous les malais. Dans un premier temps la NPE a permis l’apparition d’une classe moyenne Malaise urbaine, mais elle s’est rapidement trouvée obsolète face aux changements de strates sociétales, permettant à une élite malaise présente dans les services publics et en politique de bénéficier de ses avantages en vase clos. Les nouvelles classes populaires (travailleurs étrangers, orang asli, Indien, Malais ruraux) se retrouvent défavorisées d’autant plus que la NPE constituée dans une optique socio-raciale se retourne désormais contre les « nouveaux pauvres » qui n’en bénéficient pas, voir en pâtissent.

Du côté de l’identité nationale on en est au niveau zéro, l’accès inégal  à l’université, aux emplois du secteur public, aux contrats du gouvernement et à l’affectation des ressources de l’État est une constante source de doléances. En effet comme le remarque justement Hwok-Aun Lee du Centre Mondiale du Pluralisme « loin de se rapprocher d’une citoyenneté inclusive, les tendances de ce modèle vont sans doute dans le sens inverse ». Une demande légitime de la majorité malaise de diminuer les inégalités s’est transformée en une forme plus agressive de nationalisme malais hégémonique. Or dans une société multiculturelle comme la Malaisie un tel modèle ne peut être viable, conduisant inexorablement à des frictions sociales que la NPE voulait sois disant apaiser.

En parallèle, on observe une inquiétante islamisation de la politique et en particulier de la justice, diminuant l’acceptation des minorités et intensifiant la polarisation des groupes.

Une nouvelle approche de la diversité avec des programmes sociaux fondés sur le besoin et non l’ethnie serait un début, mais cela ne semble pas à l’ordre du jour…  Au lieu de procéder à une  discrimination positive horizontale visant à aider les plus démunis respectant la maxime « union dans la diversité », le gouvernement a fait le choix d’une « désunion dans la verticalité ».

  • L’union des peuples ?

Dans un pays très jeune (56% de la population à moins de 30 ans), la stratégie agressive actuelle de l’UMNO semble déconnectée de la réalité. En effet les mentalités évoluent et la jeune génération se considère comme malaisienne plutôt que malaise, chinoise ou indienne, et est étrangère à la recrudescence raciale du discours de ses représentants.

Forêt tropicale dans l’Etat de Sarawak

Dans un article du monde diplomatique, Charles Danaud constate que, dans un pays où « les 20 % les plus riches possèdent plus de la moitié des richesses du pays »,  existe une oligarchie  prospère, liée de près à l’UMNO, qui concentre tous les avantages d’une politique dont les bénéficiaires ne sont plus les Malais pauvres. Pas plus que les peuples indigènes de Bornéo (pourtant considéré comme Bumiputra !), dont les richesses du sous-sol sont exploitées et les forêts primaires détruites à grands coups de pelleteuse pour de belles plantations d’huile de palme, détruisant l’une des biodiversités les plus riches au monde.

La situation est palpable ici, et on suit un peu hagard les scandales financiers qui défilent touchant les plus hauts fonctionnaires, M Najib Razak lui-même (actuel Premier ministre) est liée dans une affaire de corruption du temps où il était ministre de la défense. Un autre scandale de corruption du touche le fonds souverain créé par le Premier ministre à son arrivée au pouvoir en 2009. L’opinion publique n’est plus dupe et le gouvernement tente en vain de faire jouer la carte ethnique pour détourner l’attention.

L’opposition politique est représentée aujourd’hui par la coalition du Pakatan Rakyat. Constituée de partis dépassant les clivages communautaires, elle a fait campagne notamment sur l’idée que le critère de la politique de redistribution ne soit plus ethnique mais social, et appelant de façon générale à l’union des malaisiens contre l’oligarchie de l’UMNO. Une stratégie qui paie, la coalition devenant de plus en plus populaire. Mais l’UMNO ne semble pas vouloir se laisser faire, récemment M. Anwar Ibrahim, a fait l’objet de poursuites judiciaires pour sodomie…

Ensemble de Foodtrucks populaires rassemblant les Malaisiens dans une ambiance familiale, KL

La Malaisie est un cas fascinant, alors que la NPE avait tenté de fédérer les Malaisiens, il semble que c’est finalement en opposition à celle-ci qu’ils se réunissent. En tous cas, cette politique n’est pas sans nous rappeler l’idée d’une « préférence nationale » portée par un certain parti politique français… Nous voyons dans quel type d’impasse ce système peut nous conduire.

 

 

 

 

 

 

 

 

POUR ALLER PLUS LOIN :

https://www.cairn.info/revue-tiers-monde-2014-3-page-97.htm

https://journals.openedition.org/regulation/10055

Malaisie : équilibre précaire