Manuel Valls, ce bonapartiste refoulé14 min read

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Lors du débat de la primaire de la droite et du centre pour les présidentielles, Jean-François Copé déclara que « la France [avait] besoin d’un nouveau Bonaparte ». Quelques semaines plus tard, un sondage Ifop pour le site Atlantico[1] estimait que près d’un français sur cinq serait favorable à la mise en place d’un régime autoritaire. Il semblerait donc que les électeurs soient à la recherche d’une figure providentielle capable de restaurer l’ordre et l’autorité.

Manuel Valls, un bonapartiste de gauche ?

Dans son ouvrage La Droite en France de 1875 à nos jours (1954), René Rémond théorisait l’idée des « trois droites » parmi lesquelles trône la droite qu’il qualifie de « bonapartiste ». Jusqu’à présent, tous les hommes d’État que l’on pourrait classer au sein de cette catégorie, à savoir Louis-Napoléon Bonaparte, Boulanger ou de Gaulle se situent à droite, voire à l’extrême-droite. Cependant, le bonapartisme est loin d’être le monopole de la droite. Il est une forme de gouvernementalité que peut très bien endosser des individus qui se réclament de gauche à l’instar de Manuel Valls.

Car en se déclarant candidat pour « Faire gagner tout ce qui nous rassemble », c’est en homme providentiel que s’est présenté Manuel Valls à la Primaire de la Belle Alliance Populaire. On a là l’essentiel de son programme : lui-même. Sa déclaration de candidature est l’occasion rêvée pour retourner dans le passé et voir ainsi qu’entre l’Empereur déchu et le candidat déclaré, il n’y a qu’un pas… que nous allons franchir !

Pour montrer que ce parallèle n’est pas purement arbitraire, ce seront les déclarations de Napoléon Ier qui nous accompagneront pour mettre en évidence que, si l’histoire avance, des similitudes demeurent.

« Dans les Révolutions, il y a deux sortes de gens : ceux qui les font et ceux qui en profitent. »

Les parallèles possibles entre Bonaparte et Valls sont multiples. À commencer par leur parcours.

Il n’aura échappé à personne que Valls comme Bonaparte ont fait leurs armes, au sens propre, avant d’arriver aux plus hautes fonctions de l’État. Avant d’être Consul puis Empereur, Bonaparte était général de l’armée révolutionnaire. Il ne faut pas s’y tromper, le général Bonaparte, bien que fougueux et toujours volontaire pour les opérations les plus risquées et parfois même les plus dénuées d’intérêts, ne figurait pas parmi les officiers les plus respectés du Directoire. Le pouvoir le considérait d’ailleurs souvent comme un second couteau et il n’était pas rare qu’il soit raillé au sommet de L’État. Mais cela, c’était avant qu’il ne commence à se distinguer et à s’illustrer grâce à ses victoires de plus en plus nombreuses (Italie, sabrage de l’insurrection royaliste de septembre 1795). Bonaparte met donc tant de zèle dans les missions qu’on lui confie qu’il finit par s’imposer comme une figure incontournable de l’armée révolutionnaire.

En 2012, il n’existe plus d’armée révolutionnaire pour permettre aux hommes ambitieux de s’imposer. Mais Manuel Valls, le « monsieur 5% » de la primaire du PS, a trouvé un autre lieu où exercer sa fougue et nourrir son ambition tout en devenant influent : Beauveau. Tout comme Bonaparte n’avait jamais rechigné aux tâches qu’on lui proposait et, animé du même orgueil face au défi, le jeune rocardien accepte sans broncher lorsqu’on lui propose le fameux ministère régalien. La suite, on la connaît : une gestion des forces de police d’une main de fer, un manque de volontarisme en ce qui concerne l’immigration, des propos volontairement fermes en matière de religion et surtout un emploi systématique des médias. Cela suffisant à le propulser en deux ans à peine, au deuxième poste le plus puissant de l’Etat : Matignon. Tout comme Bonaparte, Valls s’est servi des institutions de maintien de l’ordre pour montrer à la France sa poigne.

« On ne conduit un peuple qu’en lui montrant un avenir : un chef est un marchand d’espoir. »

Ainsi donc, Bonaparte comme Valls ont su se servir de leurs succès militaires ou policiers pour se hisser au sommet du pouvoir. Cette impulsion s’accompagne d’une dynamique souvent associée au parcours des hommes d’Etat bonapartistes, à savoir la présentation en homme providentiel.
Si Bonaparte comme Valls ont su se propulser de la sorte, c’est parce qu’ils se sont présentés à la France comme les sauveurs d’une Patrie en danger. La France souffre sous les pressions de la contre-révolution des puissances étrangères ou sous les menaces d’une extrême-droite qui engrangent les voix, et ils prétendent être les seuls à pouvoir sortir la Nation de ce mauvais pas.

Rétablir l’ordre et la discipline dont la France a besoin, « faire gagner tout ce qui nous rassemble ». Il n’y aurait pas d’alternative, les autres forces seraient impuissantes et complètement atrophiées. Ils seraient les seuls encore assez vigoureux pour lutter contre les baïonnettes autrichiennes ou la marée électorale frontiste.
Valls espère donc que son mouvement se transformera en vague déferlante emportant toutes les voix sur son passage, résignées ou enchantées. Mais parviendra-t-il à créer cette vague, à la seule puissance de son aura et de son slogan, et à rentrer dans la lignée césariste des bonapartistes ?

« La plus vraie des sagesses est une détermination ferme. »

Les hommes providentiels sont souvent des gouvernants autoritaires. Lorsque Frédéric Gros parle d’autorité, il la définit comme « la capacité à s’imposer sans discussion ni violence ». L’application de la décision de celui qui détient l’autorité s’applique donc naturellement, logiquement. Elle coule de source. Elle apparaît dans le calme et n’appelle aucune discussion. Si un individu use de la violence physique, verbale ou psychologique pour imposer ses dires, il perd son autorité. Tout comme s’il commence à négocier ou à se justifier. Valls comme Bonaparte recherche cette autorité. En effet, tous deux détestent profondément la discussion. Le travail législatif et le débat parlementaire sont une véritable perte de temps. La Constitution de 1799, par exemple, réduit grandement le pouvoir des deux Chambres qui ne possédaient pas l’initiative en matière législative tout en donnant un pouvoir très important à l’exécutif, s’incarnant en la personne de Napoléon. L’ancien Premier ministre demeure quant à lui associé à l’utilisation du 49.3 de la Constitution, qui permet de passer outre le vote de l’Assemblée nationale en mettant en jeu la responsabilité du gouvernement. En clair, l’exécutif peut alors faire passer une loi sans tenir compte du pouvoir législatif.

Un exécutif omniprésent

L’action du gouvernement constitue donc bien le centre de gravité de l’action politique pour Manuel Valls. Tout obstacle qui nuirait à celle-ci est considéré comme un frein qui doit de ce fait être dépassé. C’est en dénonçant « une alliance des conservatismes et des immobilismes[2] » que Valls a notamment justifié le cinquième recours à ce procédé. On ne contrarie pas l’exécutif, tout comme il ne fallait pas contrarier Napoléon qui, devant le zèle du sénateur Volney, lui avait lancé un coup de pied ! Autre époque, autres mœurs.

Toutefois, cette prégnance de l’exécutif n’envahit pas seulement le territoire législatif mais tend à imprégner le pouvoir judiciaire. Une des premières réformes de Napoléon, alors qu’il venait d’obtenir la fonction de Premier Consul, fut de réformer la Justice. Après cette réorganisation qui eut lieu en 1800, les juges étaient nommés par Napoléon lui-même, et devenaient de ce fait fonctionnaires. Connaissant la personnalité du futur Empereur, on peut tout à fait envisager le degré d’indépendance que devaient avoirs ces-derniers. C’est ce que l’on peut noter avec le dernier décret de Manuel Valls en tant que Premier Ministre, qui place la Cour de Cassation sous le contrôle du gouvernement. Le tribunal entre alors au service de l’exécutif, il est donc moins un organe où règne la justice qu’un instrument du pouvoir.

Que ce soit chez Manuel Valls ou chez Napoléon, l’exécutif domine tandis que les autres pouvoirs peuvent être outrepassés, voire contrôlés par le pouvoir central dont le rôle n’est plus seulement de faire exécuter les lois, mais est plutôt transversal en cela qu’il s’accapare les fonctions des autres organes.

« Le cœur d’un homme d’État doit être dans sa tête.»

En s’inscrivant explicitement dans l’héritage de Georges Clemenceau, c’est tout une conception d’un État centralisé et unitaire que Manuel Valls embrasse. En effet, c’est bien cette perspective qu’a défendu l’ancien Premier Ministre lors de son discours de politique générale de 2014 en proposant la disparition des conseils départementaux à l’horizon 2021. Un geste résolument décentralisateur ? Loin s’en faut, car la disparition de cette institution se ferait au bénéfice de l’État central qui recevrait par conséquent de nouvelles fonctions.

Mais que dirait le Petit Caporal de tout ça ? Il applaudirait et acclamerait de vive voix ! Le rôle de ce recentrement autour du noyau de l’État avec des décisions prises d’en-haut est principalement d’assurer la pérennisation de la patrie. Le bonapartisme jacobin place ainsi au cœur même de ses convictions la volonté d’unifier toutes les régions de France sous une même bannière, sous une même autorité ; celle de l’autorité étatique personnifiée à travers le dirigeant charismatique.

Vouloir rassembler grâce à un dénominateur commun est, certes, tout à l’honneur de l’élan bonapartiste. Mais qu’en est-il lorsqu’il se fait au mépris des particularismes régionaux ? C’est dans cette pente qu’est tombé Manuel Valls en répondant à la question d’un député le 14 octobre 2014 en déclarant : « il n’y a pas de peuple alsacien, il n’y a qu’un peuple français[3] ».

Mais au-delà de cette vision centralisatrice, Valls se présente lui-même comme progressiste – comprenez libéral sur le plan économique, ce qui résonne parfaitement avec le positionnement pris par Napoléon après son exil sur l’île d’Elbe. Plus largement, la conception bonapartiste de l’économie n’octroie à l’État qu’un rôle de régulateur. Cette vision est partagée depuis longtemps par Manuel Valls qui ne cesse d’en appeler à la fin d’une « gauche passéiste, hantée par le surmoi marxiste[4] ».

« La noblesse aurait subsisté si elle s’était occupée davantage des branches que des racines. »

Les partisans du bonapartisme défendent l’idée que celui-ci, avant d’être autoritaire, est avant tout républicain. En effet, Bonaparte comme de Gaulle sont fortement attachés à l’idéal républicain. Mais le bonapartisme est-il vraiment une sortie de l’Ancien Régime ou bien « une persistance » de celui-ci, pour reprendre les termes d’Arno Mayer (La persistance de l’Ancien régime : L’Europe de 1848 à la Grande Guerre) ? Force est de constater que, bien qu’il n’y ait plus de roi à la tête du système bonapartiste, la noblesse subsiste. Noblesse d’empire ou bien féodalité vallsiste, on remarque bien l’existence d’une classe sociale supérieure et privilégiée qui gravite autour du pouvoir, essayant d’en extorquer des avantages au risque de s’y voir complètement soumise. Mais contrairement à la noblesse de l’Ancien Régime, la noblesse bonapartiste n’est pas une noblesse fondée sur le sang. Elle se construit par le mérite.

On n’appartient pas à la classe dominante de par un héritage, mais de par un effort fourni. La composante principale de la noblesse d’empire était les maréchaux. Ceux-ci étaient des généraux qui s’étaient illustrés sur les champs de bataille et avaient été repérés par l’Empereur qui avait voulu remercier leur bravoure et leur sens de la Patrie en les distinguant par le titre de maréchal. Dans le système napoléonien, le titre de maréchal brillait tout autant qu’un titre nobiliaire sous l’Ancien Régime.
Le vallsisme consacre également une hiérarchie sociale dominée par une élite. Cette élite n’est pas militaire mais politique. Elle est composée de tous ces élus locaux (maires, députés, conseillers territoriaux…) qui échangent une circonscription, une investiture, un poste contre une allégeance au chef. El Khomri, Dussopt, Vallaud-Belkhacem… Autant de vassaux qui ne semblent apporter leur soutien au suzerain que dans l’espérance d’obtenir en contrepartie un fief. Car ce système peut s’apparenter à une forme de néo-féodalité. Ainsi, la noblesse n’a pas disparu sous le bonapartisme, elle s’est juste transformée. Au lieu d’être tournée vers le passé, l’héritage et le sang, elle est tournée vers l’avenir, la gloire et l’opportunisme.

« On ne devient pas athée par souhait. »

Le bonapartisme a une relation ambigüe à la diversité. En théorie, il devrait être ouvert et internationaliste. En effet, il est né avec la diffusion des idéaux révolutionnaires dans toute l’Europe, ainsi qu’avec la libération des peuples opprimés du Saint-Empire, d’Hélvétie ou d’Italie. On attend donc du bonapartisme le progressisme qui le définit sur le papier. Cependant, force est de constater que cela ne va pas de soi. De la restauration de l’esclavage à Saint-Domingue le 20 mai 1802, aux propos polémiques, voire choquants de Manuel Valls sur les migrants ou sur les français issus de l’immigration (on se rappelle le qualificatif « blackos » attribué à un groupe d’ouvriers de couleur par Manuel Valls alors en visite avec quelques vassaux, les caméras n’étant pourtant pas loin), la gestion de la diversité par les bonapartistes n’est pas ce qu’il y a de plus humaniste. On note plutôt un certain conservatisme et traditionalisme sur ce plan qui contraste avec les valeurs prônées et les discours proclamés sur l’universalisme apporté par la Révolution française ou les valeurs de la gauche.

« Le moyen d’être cru est de rendre la vérité incroyable. »

Le recours au plébiscite sur lequel repose toute la légitimité bonapartiste rend nécessaire le soutien du peuple. Et comment s’attirer le soutien de la majorité si ce n’est en la maintenant dans une illusion fantasmagorique ? Le contrôle des médias en est certainement l’un des meilleurs moyens, et c’est à cette méthode que Napoléon s’adonna avant son exil sur l’île d’Elbe. Seulement quatre titres étaient autorisés à paraître à Paris, tandis qu’un seul avait ce privilège sur le reste du territoire. Lorsque les sources d’informations sont aux mains d’une organisation jacobine possédant le monopole du savoir et ne rendant accessible que sa vérité en muselant les voix divergentes, nul besoin de pousser l’analyse plus loin pour comprendre que l’esprit critique n’était pas la chose la plus répandue parmi les citoyens. Avec le règne de la rhétorique et de la sophistique rendant relative tout once de vérité, le plébiscite, sous couvert de trouver sa légitimité dans le choix du peuple, constitue plutôt un « renoncement démocratique », pour reprendre les termes de Georges Burdeau.

Un sentiment qui se confirme au regard des dernières déclarations du candidat Valls concernant la suppression du 49.3. Si Napoléon Bonaparte avait pu déclarer « le mot de “vertu politique” est un non-sens », de même que Napoléon recherchant l’aval de la population, l’ancien locataire de Matignon érige la duperie en arme de communication. Le philosophe Clément Rosset, dans son ouvrage Le Réel et son double, définit l’illusion comme étant « un art de percevoir juste mais de tomber à côté dans la conséquence » ; à ce titre, les partisans vallsistes semblent voguer au royaume de l’illusion.

Nous ne pouvons savoir de quoi l’avenir de Manuel Valls sera fait, mais essayons d’imaginer le futur de la France s’il réussissait son tour de force lors des prochains mois. Certes, la France ne se dirigerait probablement pas vers une nouvelle bérézina ou un désastre tel que celui de Waterloo, mais plutôt vers un statu quo synonyme d’incapacité à définir un projet de long-terme à gauche et une inaptitude à répondre aux enjeux de notre temps.

[1] http://www.atlantico.fr/sites/atlantico.fr/files/u65387/2015/11/sondage3.png

[2] http://www.assemblee-nationale.fr/14/cri/2015-2016-extra/20161005.asp

[3] http://www.assemblee-nationale.fr/14/cri/2014-2015/20150015.asp

[4] http://tempsreel.nouvelobs.com/politique/20141022.OBS2779/exclusif-manuel-valls-il-faut-en-finir-avec-la-gauche-passeiste.html