Mapuches : les damnés de la terre

En voyage d’observation à travers l’Amérique Latine, Lazare Rusch nous fait découvrir ici la population des Mapuches.

Dans le Sud du Chili vivait il y a près de deux siècles une population avoisinant le million de personnes et qui, en moins de 40 ans, fut exterminée et réduite à moins de 200.000 individus par l’Etat chilien.

La genèse du conflit

Les Mapuches (« gens  de la terre » en mapudungun) sont un peuple indigène présent au Chili et, dans une moindre mesure, en Argentine. Après avoir repoussé de nombreuses tentatives d’invasions incas, ce peuple s’est illustré en tenant tête aux colons espagnols et en signant avec ces derniers le traité de Quilin de 1641. C’est le seul moment de l’histoire où l’Empire espagnol reconnaît un peuple indigène comme interlocuteur valable.

Seulement, à l’indépendance du Chili en 1818, le nouvel Etat défendit une vision nationaliste reconnaissant le peuple chilien dans son unité, sans que l’existence de peuples originaires ne soit mentionnée et au-delà, les Mapuches se retrouvèrent même expropriés et confinés dans des communautés.

La résistance Mapuche

La résistance Mapuche contre l’Etat chilien puise donc ses sources dans la violence imposée par le nouvel Etat. Elle est prolongée et amplifiée durant la pacification de l’Araucanie (1861-1884). L’armée chilienne décime alors les populations Mapuches.

On trouve par ailleurs l’équivalent de cette extermination avec la « Campagne du désert » en Argentine (1879-1881). Dès 1884 ce peuple est mis en réserve sur ce qui représente alors 5% de son territoire originaire. Ainsi, une grande partie de la population se retrouve sans terre. Pour les autres, la taille des parcelles accordées n’est certainement pas suffisante étant donné leur mode de vie sur l’élevage. Durant cette période, la lutte des Mapuches se traduisit par une participation active à la politique nationale et une forte utilisation des moyens institutionnels (avec des représentants au Congrès par exemple) mais sans déboucher sur des succès significatifs.

Puis, un deuxième mouvement eu lieu à partir de 1927, celui de la parcellisation des communautés crées, celles-ci étant redécoupées dans le but d’affaiblir la base de l’organisation mapuche et a fortiori les luttes de ce peuple pour la récupération de son territoire d’origine. Ces deux mouvements, loin de saper la volonté du peuple Mapuche et considérant l’échec d’une stratégie de revendication par la vie institutionnelle, ont entrainés l’apparition de ce qui forme, en partie, le répertoire d’action mapuche d’aujourd’hui avec les occupations de terrains, les manifestations ou encore les incendies volontaires.

Finalement, l’histoire du peuple Mapuche depuis l’arrivée des colons s’est traduite par une période de « coexistence pacifique » puis une longue période (en partie toujours en cours) de domination économique et foncière, militaire mais aussi culturelle. En effet, l’image des Mapuches dans la société  s’est peu à peu vue associée à celle de paria. Encore de nos jours, plusieurs personnes interrogées dans la ville de Temuco, la capitale de l’Araucanie, défendent l’idée qu’une partie importante des Mapuches sont alcooliques, violents voire même qu’ils ne sont pas « utiles », qu’ils ne « créent rien ». S’il existe effectivement plusieurs problèmes liés à la pauvreté que subissent les Mapuches, ce discours généralisateur et dépréciatif fait partie d’un des discours les plus communs dans le Chili actuel. Et c’est d’ailleurs cette vision du reste de la société qui a fait que beaucoup de Mapuches ont rejetés leurs racines et leur langue, bien que cette tendance ait commencé à s’inverser depuis plusieurs années.

 

Allende et Pinochet : espoir et désenchantement

Si l’élection de Salvador Allende en 1970 a pu laisser entrevoir une amélioration de la situation des Mapuches, le coup d’Etat du 11 septembre 1973 mis un terme à ces espoirs. En effet, les peuples originaires, au même titre que le reste de la population, subirent la violence physique de la dictature (assassinats, emprisonnements, torture) mais aussi une violence économique et sociale du fait de la mise en place de politiques néolibérales se basant, entre autre, sur l’exploitation des matières premières. Ainsi, l’Araucanie, principale région de peuplement mapuche, vit se développer une industrie forestière de masse, exploitant massivement le pin et l’eucalyptus destinés au marché mondial, au mépris de l’environnement et de l’équilibre écologique et symbolique des peuples indigènes de la zone. De même en Argentine, le ménémisme a provoqué une hausse importante de la pauvreté dans les zones agricoles (où sont fortement présent les Mapuches) et une hausse des inégalités.

https://www.franceculture.fr/emissions/culturesmonde/dest-en-ouest-revolutions-conservatrices-34-dereguler-pour-ordonner-dans-le

En 1978 le régime de Pinochet procéda une nouvelle fois à la division des communautés indigènes en remettant à chaque famille un titre de propriété privé. L’idée étant d’affaiblir les communautés mapuches mais le résultat fût tout autre. En effet, dans les années 80 , de nouvelles organisations apparurent, revendicant leur spécificité mapuche et s’organisant pour défendre celle-ci  .

Le retour à la démocratie au Chili est marqué par l’accord de Nueva Imperial signé en 1989. Celui-ci prévoit que : les communautés mapuches acceptent de traiter par la voie institutionnelle et que, de son côté, le nouveau gouvernement accepte de réformer la Constitution et reconnaisse les peuples indigènes et leurs droits. Une loi est adoptée en 1993 (la ley Indigena) mais la réforme constitutionnelle, elle, fut rejetée par le Congrès. Finalement, après cette embélie que laissait entrevoir le retour à la démocratie et la volonté du président Aylwin d’apaiser et de normaliser les relations, le rejet de la réforme constitutionnelle et l’inefficacité criante de la ley Indigena mirent à mal cette fraiche relation de confiance. Ainsi, la fin des années 90 marque le début d’une recrudescence des mobilisations et répressions qui l’accompagnent, et c’est ce qui caractérise toujours une partie du mouvement Mapuche aujourd’hui.

 

La situation actuelle

La question Mapuche a longtemps été résumé à une poignée d’indigènes occupant des terrains et brûlant des camions mais le Censo de 1992 fit un vrai choc à l’opinion publique quand celle-ci appris que près d’un million d’individus mapuches étaient présents au Chili (près de 10% de la population!) et surtout que seulement 35% d’entre eux vivait encore sur leur territoire d’origine.  En effet, sous l’effet de la croissance démographique et de la pauvreté, de nombreux individus migrèrent vers les villes proches (Temuco, Valdivia) mais aussi plus éloignées comme Santiago et Valparaiso.

Lors du dernier recensement, en 2012, c’est près de 1,7 millions d’individus qui déclaraient appartenir à un peuple indigène et parmi eux, 84% se déclaraient Mapuches (soit 1,43 millions).

Nous sommes donc face à une situation où une population représentant près d’un dixième de la population subit une violence physique, économique, sociale et symbolique. Actuellement de nombreux militants mapuches sont derrière les barreaux, quand ils ne sont pas tués par les forces de police du Chili ou de l’Argentine. Le Chili est d’ailleurs souvent critiqué du fait de l’utilisation de la “Loi antiterroriste,” promulguée sous Pinochet, pour faire taire les militants Mapuches.

Face à cela, et en plus des moyens d’actions traditionnels, les militants mapuches ont de plus en plus recours aux nouvelles technologies et aux tribunaux internationaux. En effet, un des succès certains de la lutte mapuche est la médiatisation de leur revendication que  ce soit au niveau national ou international via le développement d’une presse Mapuche (Azkintuwe et Mapuexpress), la nomination de représentant dans les instances internationales ou encore les liens tissés avec d’autres organisations comme l’Union Démocratique Bretonne, la Gauche Républicaine de Catalogne ou encore le Bloc Nationaliste Galicien. On peut même trouver des articles concernant la Corse sur le site du parti politique mapuche Wallmapuwen.

 

Le mouvement mapuche s’est donc adapté et transformé suivant l’évolution des rapports de force, de nouvelles figures ont émergées, de nombreuses organisations, des médias et même un parti politique. Ce mouvement s’est beaucoup diversifié, laissant apparaître, au milieu de revendications plus globales, des spécificités régionales mais aussi sociales avec la formation d’une classe d’intellectuels mapuches urbains. Par ailleurs, les relations entre les populations mapuche du Chili et d’Argentine se sont intensifiés et on a vu apparaître petit à petit la revendication d’un territoire passant outre les frontières étatique, le Wallmapu, qui englobe les territoires mapuches du Chili et de l’Argentine, l’élaboration d’un drapeau mapuche et l’organisations de réunions « panmapuches ».

Enfin, un dernier point qui mérite d’être souligné est l’omniprésence du peuple mapuche dans une grande partie du Chili et en Argentine. En effet il est presque impossible de ne pas rencontrer de tags denonçant l’oppression du gouvernement, des drapeaux mapuches devant les maisons ou même sur les bâtiments officiels, des pharmacies mapuche etc. En effet, cette partie de la population, pourtant largement réprimée et discriminée a réussi à s’implanter et à être présente visuellement dans le paysage chilien malgré sa faible voire sa non représentation politique.