“Marianne est libre parce qu’elle n’est pas voilée” : Monsieur Valls, quand est-ce qu’on arrête ?

Monsieur le Premier Ministre,

Je vous adresse ce message car j’ai été interpellé par vos propos, ce lundi d’août : 

“Marianne, le symbole de la République, a le sein nu parce qu’elle nourrit le peuple, elle n’est pas voilée parce qu’elle est libre. C’est ça, la République”.

Vous vous êtes sans doute cru bien inspiré d’en revenir à ce que représente Marianne pour la République, et en effet : quel symbole ! Quelle force ! Quelle beauté pour cette allégorie puissante qui transcende habituellement les clivages politiques et qui est censée être une représentation de la Nation !

Mais voilà qu’au détour de quelques circonvolutions rhétoriques bien représentatives de votre style habituel, vous en venez à exclure d’un trait une partie de la population, sans lui donner le choix de se déterminer.

Etre Premier Ministre de la France est un honneur, mais aussi une grande responsabilité

Vous avez une responsabilité Monsieur Manuel Valls. Vous êtes le Premier Ministre de la France, vous succédez dans vos missions régaliennes à d’immenses personnalités tel Georges Pompidou ou Valery Giscard d’Estaing, vous dormez là où le Général De Gaulle présida le 9 septembre 1944 le premier Conseil des ministres du Gouvernement provisoire, vous dirigez l’une des Nations qui accoucha des Lumières voilà plus de trois cent ans.

Vous rendez-vous compte, Monsieur le Premier Ministre, du privilège de la fonction ? Vous présidez à la destinée de ce beau pays et quand on tient dans ses mains le sceau de la République, on a une grande responsabilité qui ne peut être partagée. .

Ces propos que vous avez tenus, sans doute – je l’espère, par erreur ne sont pas ceux d’un Ministre de la République. En effet, ils procèdent d’un détournement du symbole que constitue Marianne. Non, Monsieur le Premier Ministre, Marianne n’est pas une nudiste désincarnée. Non, Monsieur le Premier Ministre, le sein nu de Marianne n’est pas une revendication féministe. Non Monsieur le Premier Ministre, on ne mesure pas la liberté de la femme à la taille du carré de tissu qu’elle porte.

Marianne, savez-vous seulement son histoire ?

Marianne naît dans l’arrière-pays albigeois de la Révolution. A l’époque – nous sommes en octobre 1792, Guillaume Lavabre est un cordonnier, il lui arrive d’écrire de belles poésies parmi laquelle figure la Guérison d’une certaine “Marianne”, nom résultant de la fusion de deux prénoms souvent donnés à l’époque.

L’histoire contée est celle d’une femme rongée par la maladie et la misère soignée par un pouvoir exécutif révolutionnaire venu lui prescrire des vomitifs pour lui dégager le poumon. Belle naissance n’est-ce pas ? Le nom Marianne n’est à l’époque pas donné à la Première République, celle-ci n’a pas non plus de visage.  

C’est Lamartine qui, le premier, se tentera de donner une figure « officielle » en s’inspirant du buste de sa femme, la belle Elisa. Avec la Révolution de février 1848, on concourt pour trouver la bonne représentation allégorique de la République pour remplacer le portrait du roi dans les édifices publics. Plus de sept cents artistes de l’époque se lancent dans la course mais aucun projet n’est finalement retenu puisque vient poindre en 1852 le Coup d’Etat et le second Empire. Il faut attendre l’avènement de la IIIème République pour voir refleurir ainsi ce visage de plus en plus familier.

Marianne, un symbole, des symboles

Avec le temps et les régimes qui s’accumulent, le personnage prend de la force et les marques s’y accumulent : Voilà qu’elle porte le bonnet phrygien de la liberté, celui-là même que les esclaves affranchis portaient à Rome, voilà que Marianne porte une couronne, celle du pouvoir anciennement monarchique, incarné par l’homme du Roi, aujourd’hui représenté par la femme de la République. Viendront ensuite, à mesure des représentations, le lion du courage populaire, l’étoile de l’intelligence, la fraternité de notre devise républicaine représentée dans ces mains croisées ou encore la balance de la justice.

Marianne n’est pas anodine, elle est une allégorie de la République dans toutes ses belles et grandes valeurs. Ce sein qui sort de la longue tenue claire que l’on retrouve a été mystifié dans la “Liberté guidant le peuple” de Delacroix en 1830 (soit une vingtaine d’années avant le fameux concours). Ce dernier, loin d’être Républicain, avait d’ailleurs choisi de représenter la Liberté plutôt que la République ! Daumier lui répond en découvrant les deux seins, Janet-Lange lui les caches d’une robe blanche aux contours christiques.

Ce sein nu est plus symbolique qu’on ne le pense

La question du sein nu est au carrefour d’un débat culturel et de codes artistiques Monsieur le Premier Ministre. En 1858, Mouhot avait par exemple photographié les femmes vierges laotiennes qui se couvraient les seins pour se différencier de celles mariées qui les montraient en public pour rappeler leur place de matriarche et allaiter l’enfant.

En France, jusqu’au XIXème siècle, le beau sein nu était celui de la femme aristocrate qui employait une nourrice pour éviter de déformer une poitrine d’inspiration noble, quel symbole !

Combien de temps faudra-t-il attendre pour que les femmes puissent véritablement montrer leurs seins ? Combien de temps faudra-t-il attendre pour que cette émancipation leur permette de se découvrir à la plage ? Mai 1968, Monsieur le Premier Ministre.

Bien sûr, il y aura de belles tentatives avant, d’abord dans l’art avec les Baigneuses successives des Cézanne, Picasso et autres Renoir prises d’assaut par les critiques et la moralité publique d’alors…

Pas avant Monsieur le Ministre, car avant, en France, et bien qu’elles aient été de toutes les guerres, les femmes ne votent pas, ne travaillent pas sans l’accord du mari et ne se baignent qu’en maillot complet couvrant presque intégralement le corps. Et pourtant, à l’époque, la France était déjà représentée par Marianne n’est-ce pas ?

« On ne joue pas avec la République, Monsieur le Ministre »

On ne peut pas tout faire dire à la République, on ne peut pas tout faire dire à nos valeurs, à nos symboles. De dire comme ça que Marianne n’est pas voilée mais qu’elle a le sein nu, c’est tout simplement avoir une lecture strictement littérale d’un sujet profondément symbolique.

Marianne, avec ou sans sein nu est la femme libre, émancipée, qui a le droit de porter ce qu’elle veut, c’est CE symbole qu’est la République ! La République, ce n’est pas la liberté des femmes de se dévêtir, c’est l’aspiration à la liberté des femmes de porter CE QU’ELLES VEULENT Monsieur le Premier Ministre, et il ne revient pas à l’Etat, et encore moins à un homme, de dire aux citoyennes françaises comment elles doivent s’habiller.

L’émancipation en 2016, ce n’est plus de permettre à une femme de se dévêtir Monsieur le Ministre, c’est de lui permettre de porter ce qu’elle veut. Et si c’est un voile, tant pis ! La loi de 1905 est claire à ce sujet, l’Etat « ne reconnaît aucun culte ». Autrement dit, qu’importe qu’il s’agisse d’un voile islamique, d’un jean déchiré ou d’une chemise rose, en tant que Premier Ministre vous ne devez y voir aucune différence, votre rôle est de tout mettre en œuvre pour que chaque individu puisse s’habiller à sa convenance.

L’habit islamique : de différence à provocation, avortons de nos idées noires

Le voile qui était hier une simple différence pouvant passer inaperçu est devenu une provocation à la faveur du déchaînement des passions. Montaigne expliquait qu’étymologiquement, la passion ne pouvait que produire le mal. Elle naît en tout état de cause des peurs et des angoisses, je suis bien prêt à croire qu’elle peut donc accoucher du pire. Mais dans ce cas, avortons nos idées noires : Non l’identité française n’a pas changé, elle n’est pas menacée, car l’identité française n’est ni heureuse, ni malheureuse, elle est d’abord plurielle. Même les conservateurs de ce pays qui prétendent défendre l’identité admettent ne pas savoir de quoi il s’agit précisément ! Nicolas Sarkozy par exemple, écrit dans son dernier livre :

« J’ai toujours été convaincu que chaque pays chérit son identité sans être toujours en mesure de la définir, de la préciser, de la décrire. Sans être certain de ses origines, de la façon dont elle se constitue, des raisons profondes de sa légitimité »

Dans ce voile d’obscurité qui s’abat sur le débat public, et contrairement à vous et vos amis, il y a une chose à propos de laquelle je suis certain : c’est que Marianne est la République, que Marianne, c’est justement l’identité française, que Marianne représente la liberté, que Marianne représente les belles lois qui nous permettent de vivre ensemble, qui permettent à l’Etat d’exister.

Non, une fois pour toute, les musulmans ne sont pas des français au rabais.

Monsieur le Premier Ministre, quand on porte un voile, on n’est pas une française au rabais.

Il faut que vous et vos amis compreniez en 2016 comme tout le reste de la planète qu’on peut appartenir à un pays de tradition chrétienne, “de race blanche” et occidental et être en même temps musulman ! Il faut que vous compreniez que l’identité d’un individu ne se compose pas d’un Bonus “Nationalité” et d’un Malus “Islam”. Enfin, comprenez que l’on puisse porter le voile et être libre. Je vois bien ici votre difficulté à accepter les musulmans. D’aucuns se perdent à citer des passages de la Sunna, essayant par tous les moyens de se convaincre que le Musulman est mauvais, d’autres encore se précipitent sur les faits divers et les érigent en généralité. 

Mais combien sont-ils dans l’armée Monsieur le Premier Ministre ? Sans doute trop, par rapport à la proportion dans la population.

Combien nous ont fièrement représentés cette année aux Jeux olympiques Monsieur le Premier Ministre ? Beaucoup trop, par rapport à leur nombre.

Combien sont morts dans les attentats contre le djihadisme, Monsieur le Premier Ministre ? Combien de voiles ont été tachés de sang le 13 juillet à Nice, Monsieur le Premier Ministre ? En ayant vu les corps, vous osez clamer, quelques semaines après le massacre, que ces femmes n’étaient pas françaises parce qu’elles portaient un voile ? 

Cessez de détournez les symboles de la République, de jouer au pompier pyromane !  En attendant que le courroux populaire ne s’abatte Monsieur le Premier Ministre, abandonnez donc ces caricatures au lieu de défendre la bannière des diviseurs que vous vilipendez mais auxquels vos mots prêtent si tristement allégeance.