Maroc : Forte réaction populaire suite au décès tragique de Mouhcine Fikri7 min read

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Maroc : Forte réaction populaire suite au décès tragique de Mouhcine Fikri

D’innombrables manifestations ont eu lieu par la seule volonté du Peuple, sans encadrement syndicale, politique ou même étatique.

De Nord au Sud, le Peuple Marocain a marché le long des rues spontanément de la manière la plus pacifique et démocratique qui soit, faisant entendre sa colère et exprimant son mécontentement quant à l’abus de pouvoir des autorités, le non respect de la dignité humaine des citoyens et avant tout contre un système corrompu qui conduit à la mort de ses enfants, les enfants du Peuple, les enfants du Maroc.

D’un point de vue légal

Cette vague de colère est née suite au décès tragique de Mouhcine Fikri, jeune grossiste de poisson d’Al-Hoceima qui s’est vu broyé dans une benne à ordures après la confiscation de son stock de poisson.

Pareil au martyr de Sidi-Bouzid en Tunisie, cette étincelle a provoquée un incendie que nul ne semble pouvoir arrêter aujourd’hui.

L’histoire est différente, alors que le premier s’était immolé, le second a été tué. En effet, le mécanisme du broyeur a été déclenché par quelqu’un alors que Mouhcine était assis dans la benne, contestant la confiscation de son bien.

Il s’agit là d’homicide et non pas de suicide comme cela a été relayé par plusieurs personnalités minimisant l’affaire en cours et parlant de « contestation stupide ».

Le fait d’appuyer sur le bouton déclencheur est un acte positif en droit pénal, il y avait donc une volonté de « tuer » ou du moins l’auteur avait totalement connaissance des conséquences de cet acte. L’enquête devrait déterminer plus en détail s’il s’agissait d’un homicide volontaire ou involontaire.

Quant aux autorités, elles tentent de se déresponsabiliser en clamant que le poisson confisqué (de l’espadon) était hors du commerce selon le règlement sur la pêche maritime en raison de la protection de cette espèce.

Cela intervient alors dans une situation où les autorités contestent la propre légalité qu’ils doivent respecter, quitte à parler de délit, quitte à aller jusqu’au bout des principes légaux mis en place par le Dahir (décret-royal) mentionné ci-dessous :

1. Les forces de l’ordre ont bien le pouvoir de saisir la marchandise quand il y a infraction quant à la commercialisation du dit poisson, mais n’ont nullement le droit de détruire de manière aléatoire et sans décision du juge qui est donnée suite à un procès en bonne et due forme, toujours selon une procédure judiciaire prédéfinie par la loi :

« Article 48 – Au vu du procès-verbal constatant l’infraction et s’il n’est pas fait application des articles 53 et suivants, le chef du quartier maritime saisit le procureur du Roi près la juridiction compétente aux fins de poursuites.

Article 49 – Les poursuites sont portées : – Soit devant le tribunal le plus rapproché du port où l’auteur de l’infraction a été conduit ; – Soit, pour les navires marocains, devant le tribunal dans le ressort duquel est situé le port d’immatriculation de ce navire. »

2. Puis, quant à l’objet même -en l’occurrence l’Espadon-, le jeune homme ne l’a pas lui-même pêché, mais il y a eu une transaction commerciale au port de Nador. Cela revient à dire que le port de Nador commercialise illégalement certaines espèces de poissons sous les yeux des autorités à coup de « bakchich » et de corruption. Ces dernières opèrent des confiscations ou non, selon que le marchand décide de leur filer un « petit pourboire afin de fermer l’œil ».

Aujourd’hui, l’affaire n’est plus celle d’une seule personne, mais de tout un système  basé sur la corruption, sur l’abus du pouvoir et le non respect des lois par les personnes censées les faire respecter.

Certes, les citoyens se prêtent aussi au jeu de la corruption, mais ont-ils réellement le choix ? Il s’agit plus d’un manque d’alternatives et de l’idée ancrée qu’administration et autorités publiques détiennent tous les droits.

Comment un citoyen peut-il encore croire en cette machine administrative et judiciaire ? La nécessité de mettre donc en place un système effectif d’accompagnement des citoyens ayant conflits avec les différentes autorités devient urgent voire primordiale, si on cherche à éviter la mort d’autres Mouhcine ou d’autres « Mi Fatiha ».

D’une mobilisation 2.0 à des manifestations populaires et pacifiques 

Le soir même du Drame, les citoyens de la région du Rif ont occupé la place publique, relatant les faits à travers un Live Facebook et débattant de la place du citoyen marocain au sein de son propre pays.

Une vague de protestations s’en est suivie dans les villes voisines, en plus d’une indignation collective sur les réseaux sociaux à travers des caricatures, des messages de solidarité, des changements collectifs de photo de profil pour la symbolique, puis l’organisation de manifestations en terrain réelle, dépassant ainsi l’indignation numérique.

Hier, dans plus de quarante-deux villes et villages, les Marocains se sont soulevés loin des idéaux pour s’unir ensemble de manière solidaire contre l’injustice et l’oppression pour la liberté et la justice sociale. Des manifestations qui se sont déroulées dans le plus grand des calmes sans aucune altération avec les forces de l’ordre, aucun dépassement ou violence, mais beaucoup de colère et d’indignation collective. Les citoyens ont exprimé leur révolte et leur soif de dignité avec un respect le plus total du jeu des protestations, ils ont pris en main leur destin et sont descendus  exercer leur droit constitutionnel.

Ces manifestations sont une fierté

Hier, le Maroc pouvait être fier de ses enfants, ceux-la même qui ont porté haut et fort des valeurs nobles et démocratiques.

Les Marocains ont exigé qu’une enquête soit diligentée, que la procédure judiciaire soit mise en place, que des démissions soient déposées, que la dignité humaine soit respectée.

Les Marocains portaient des valeurs que l’Etat lui-même a du mal à suivre et à mettre en place.

Les Marocains ont longé les rues pour s’indigner contre l’injustice tout en ayant cette peur profonde que ça puisse dégénérer et qu’on se retrouve dans un Etat archaïque comme ce qui fut le cas dans les pays de la région suite au Printemps Arabe. Il y avait cette mémoire historique au fin fond de tout Marocain.

D’ailleurs, malgré l’appel du Chef du gouvernement qui est aussi Secrétaire général du PJD (Parti de la Justice et du Développement)  par un communiqué officiel à ses militants et sympathisants de ne pas sortir aux côté du Peuple, et ne réagir d’aucune manière ou une autre aux appels de manifestations : le Peuple est sorti. Le Peuple a dit NON au paternalisme. Le Peuple a mis en avant ses valeurs et principes. Le Peuple a tout simplement dit NON à l’injustice avec la plus grande dignité qu’un Peuple peut avoir. Il est important de mentionner le fait que les manifestations au Maroc sont systèmatiquement caractérisées par la violence des forces de l’ordre, et qu’hier la sobriété des forces de l’ordre est une manière implicite de reconnaître qu’ils sont en tort. Dans l’histoire proche, la seule reconnaissance de tort de la part d’un organe de pouvoir au Maroc a été lors de l’affaire Daniel Gate.

A l’époque, cette reconnaissance avait calmé le Peuple Marocain. Aujourd’hui, le Peuple attend de réelles réformes, profitant de toute la positivité et la citoyenneté qui caractérise la mobilisation nationale pour acquérir des droits, en particulier l’indépendance de l’appareil judiciaire et l’assainissement de l’appareil securitaire.

Les plus grandes manifestations se sont faites dans les grandes villes et celles avoisinantes de Al-Hoceima : Rabat, Casablanca, Fès, Meknès, Agadir, Tanger, Tétouan, Al-Hoceima, Larache, Errachidia, …

 Rabat

Al-Hoceima

Le 30 Octobre 2016, sera une date marquée à jamais dans l’histoire des protestations populaires Marocaines. Le 30 Octobre 2016 démontre que la volonté du Peuple est suprême, qu’il est temps qu’elle soit entendue, et que le Makhzen (l’Etat marocain) doit avoir la conscience du bien commun et de l’intérêt général.