Le massacre d’au-moins une centaine de civils mardi 4 avril dans la ville de Khan Cheikhoun suite à une attaque chimique présumée continue de susciter l’horreur et l’indignation au sein de la communauté internationale. Suspectée d’être l’attaque à l’arme chimique la plus meurtrière dans le contexte de la guerre en Syrie depuis le massacre de la Ghouta en août 2013, la tuerie a rapidement fait l’objet d’un projet de résolution au Conseil de sécurité des Nations Unies proposé par la France, le Royaume-Uni et les États-Unis, sur lequel les débats ont commencé dès le 5 avril.

La responsabilité du massacre fait toutefois l’objet de contestations et de récits contradictoires.

Les trois États à l’origine du projet de résolution, l’Union européenne et les principales ONG accusent les forces loyalistes du Président Bachar al-Assad, actuellement en campagne pour reprendre la province aux rebelles, d’être l’auteur du massacre. Sans surprise, le gouvernement syrien et son allié, la Russie, rejettent les accusations. Déjà intensive vis-à-vis du conflit syrien, la guerre de l’information s’est intensifiée sur les liens entre les loyalistes et les faits. Les sympathisants à ceux-ci et les médias à la ligne éditoriale favorable (RT, Sputnik…) ont ainsi émis une série d’interrogations qui remettent en cause tout lien entre al-Assad et le possible crime de guerre. Aborder ces interrogations peut sembler indigne à certains au vu de l’ampleur de la tragédie. Certaines méritent toutefois d’être abordées, le tout dans un souci de lutter contre toute désinformation et minimisation des faits.

« Pourquoi al-Assad serait responsable des conséquences de la destruction d’un entrepôt avec des armes chimiques ? »

Une déclaration du ministère de la Défense russe évoque la destruction d’un entrepôt de munitions, dont des armes chimiques à destination de l’Irak, par l’aviation syrienne. Le communiqué indique également que l’entrepôt se situerait à proximité d’ateliers d’armes chimiques artisanales, fabriquées par les rebelles pour être utilisées dans le conflit. L’Armée arabe syrienne (SAA), citée par le portail pro-loyaliste Al Masdar News, rapporte également cette version des faits.

Indépendamment de sa crédibilité, la thèse de l’entrepôt colle comme un gant à la vision loyaliste du conflit. Elle attribue la source du calvaire souffert par les civils et de l’usage des armes chimiques aux rebelles. La référence aux armes chimiques « artisanales », fabriquées sur place, permet de dédouaner le gouvernement syrien et son programme industriel d’armes chimiques de toute responsabilité dans le massacre, invitant à penser que ces armes n’auraient pu être que l’œuvre d’acteurs non-étatiques (ou de leurs soutiens étrangers). La mention de l’Irak n’est pas non plus anodine, et vise à impliquer que cet entrepôt desservirait les militants de Daesh, un ennemi bien plus consensuel aux yeux de la communauté internationale.

Cette version des faits est toutefois assez problématique. Comme le rapporte le site d’investigation Bellingcat, l’heure de l’attaque telle que communiquée par le Ministère de la Défense russe ne correspond pas avec l’heure du téléchargement sur YouTube des premières images sur place. Ensuite, la thèse est également problématique si le produit utilisé dans l’attaque s’avère être du sarin, ce qui serait le cas selon au-moins l’Organisation mondiale de la Santé. Dans un autre article qui remet en question la version du Ministère de la Défense russe, Bellingcat affirme qu’une frappe aérienne n’aurait pu provoquer la réaction chimique nécessaire pour diffuser dans la zone du sarin, ce que confirme également l’expert dans la matière cité par le quotidien britannique The Guardian. La diffusion de sarin nécessite une réaction chimique fastidieuse qu’une frappe aérienne n’aurait simplement pas pu provoquer.

Enfin, même dans le cas où la version russe des faits semble être corroborée, la frappe aérienne n’aurait pas vraiment exonéré les forces d’al-Assad de toute responsabilité. Il demeure toujours possible d’accuser les loyalistes d’avoir commis une attaque chimique indirectement.

 « Si le massacre a été provoqué par des armes chimiques, comment les secouristes ont-ils pu intervenir les mains nues ? »

Plusieurs sources et internautes pro-loyalistes ont également remis en cause la véracité de l’attaque chimique même, en partant d’images où tant les secouristes que les médecins apparaissent intervenir sans protection adéquate sans pour autant être victime des agents chimiques. Cette remise en cause intervient notamment en réponse aux affirmations selon lesquelles l’arme chimique employée serait du sarin, redoutablement toxique, à effet rapide et transmissible par la peau.

La question semble logique, mais part d’approximation à partir d’images isolées. Intervenu sur place, les Casques blancs, groupe de secouristes proche de l’opposition, affirme qu’ils n’étaient pas au courant de la nature chimique de l’attaque, et que deux de leurs membres aurait été grièvement empoisonné en conséquence. De plus, les secouristes semblent bien prendre les précautions possibles pour venir en aide aux victimes, comme arroser les corps d’eau et employer au-moins des gants. De plus, la nature et la pureté de l’agent chimique employé restent encore largement inconnus : l’usage d’une arme chimique impure aurait très bien pu amoindrir les conséquences létales de son usage.

« Al-Assad a déjà été accusé d’avoir commis un massacre à l’arme chimique, alors que les rebelles en étaient responsables. »

Dans une vidéo qui circulent fréquemment dans les milieux loyalistes, on peut voir Carla del Ponte rapporter des témoignages selon lesquels les rebelles seraient responsables du Massacre de la Ghouta en août 2013. Pourtant, le rapport final des Nations Unies sur le massacre ne cible aucun belligérant, indiquant que l’auteur de l’attaque aurait eu accès aux stocks d’armes chimiques de l’armée syrienne. L’affirmation selon laquelle l’ONU aurait reconnu la responsabilité des rebelles dans ce massacre semble être de mauvaise foi, et ne dédouane en aucun cas les forces loyalistes de toute responsabilité dans l’attaque du 4 avril 2017.

« Quel intérêt pour al-Assad de procéder à une attaque chimique alors qu’il est en train de gagner la guerre civile ? »

Le massacre intervient à un moment du conflit d’apparence relativement favorable aux forces loyalistes. L’Armée arabe syrienne continue de reprendre aux rebelles des territoires et l’assaut surprise des rebelles à Damas est loin d’avoir été victorieuse. Sur le terrain diplomatique, le ministre des affaires étrangères américain a même déclaré explicitement que pour les États-Unis, la priorité n’était plus le départ d’al-Assad. La guerre civile semble effectivement évoluer vers une victoire tant militaire que politique du Président syrien, conclusion partagée par plusieurs éditoriaux dans des questions occidentaux.

Si l’on souscrit à cette lecture du conflit, s’interroger sur l’usage de l’arme chimique paraît légitime. En 2013, le Massacre de la Ghouta de 2013 avait entraîné tout autant de condamnations au sein de la communauté internationale. Une possible intervention militaire à l’encontre d’al-Assad n’avait pu être évitée que par l’engagement de ce dernier à se débarrasser du programme d’armes chimiques national sous les auspices des Nations Unies. L’usage de ces armes, politiquement et juridiquement condamné par la communauté internationale, apparaît suicidaire sur un plan diplomatique.

Cela ne signifie pas que le recours à l’arme chimique est dénué d’intérêt tactique et stratégique. L’arme chimique aurait très bien pu être utilisée afin d’inciter le fief rebelle à être évacué, de manière à ce qu’il soit repris par l’armée arabe syrienne en minimisant les pertes militaires éventuelles. Il est difficile de penser que les forces loyalistes, mobilisées sur presque tous les fronts du conflit, ne sont pas à l’abri de l’enlisement après plus de cinq ans de guerre civile multilatérale, notamment après des batailles majeures comme la reprise d’Alep en décembre 2016. Si l’avancée des loyalistes et plus fragile que d’apparence, l’usage de l’arme chimique comme un moyen d’éviter des sièges coûteux sur la durée et les effectifs paraît d’un coup plus plausible.

Sur un plan stratégique et diplomatique, l’usage de l’arme chimique pourrait également reposer sur un « pari de l’impunité ». En misant d’une part sur le soutien russe au Conseil de sécurité et la politique étrangère américaine devenue plus conciliante à son égard et d’autre part sur ses victoires militaires récentes, le Président syrien aurait très bien pu, par le biais de cette attaque, réaffirmer qu’il demeure intouchable quoi qu’il arrive. Ce pari, ostensiblement risqué si avéré, très bien échouer si contrairement à toutes les attentes, les États-Unis voient en le massacre un motif pour intervenir à l’encontre du gouvernement syrien.