Les médias à l’heure de la post-vérité : une crise de l’information ?

Une enquête récente publiée par Kantar Sofres/Kantar Média pour La Croix témoigne d’une perte de confiance toujours plus importante des citoyens envers les médias[1]. Principal reproche : les journalistes seraient les supports d’un pouvoir politique, d’un pouvoir économique, voire les deux à la fois. Un argument qui n’a de cesse de parcourir la tumultueuse histoire des médias.

Information, propagande, publicité : une différence pas toujours évidente

La question de l’impartialité des médias est presque aussi vieille que les médias eux-mêmes. À ce titre, la propagande peut être considérée comme la petite sœur de l’information. Dès le XVIIème siècle, les lecteurs reprochent aux journaux leur inféodation au pouvoir royal, mais aussi leur vénalité du fait de la propagation progressive de publicité rendant floue la frontière entre information et message commercial.

Les fondations étaient en place. Dès lors, ce rapport ambigu, fait d’attrait mêlé de répulsion, n’a cessé d’imprégner les esprits. Une telle méfiance est néanmoins salutaire car, avec l’apparition des « médias de masse » au XIXème siècle, née également la possibilité de forger l’opinion publique. Par exemple, Balzac écrit en 1840 : « l’opinion se fait à Paris, elle se fabrique avec de l’encre et du papier ». Or, ce pouvoir des médias devient rapidement l’objet de convoitises exacerbées : contrôler ce qui se dit dans les journaux permet de modeler les esprits, donc de défendre ses intérêts de manière dissimulée.

Aujourd’hui, un simple regard jeté sur le paysage médiatique suffit à créer de la méfiance. On retrouve en effet une curieuse accointance entre les grands médias et les principales fortunes de France. Dès lors, où fixer la frontière entre information et publicité ? Entre honnêteté et recherche effrénée de profit ? En 2004, Patrick Le Lay, alors PDG de TF1 déclarait : « Nos émissions ont pour vocation de rendre [le cerveau humain] disponible : c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible. » On ne peut que souligner sa franchise !

 

La crise de l’information

Cette situation dans laquelle se confondent informations et intérêts économiques est la source d’un éloignement de plus en plus important de la part du public. Réaction salutaire qui pourrait développer l’esprit critique, du moins si elle n’était pas excessive. À douter de tout et remettre en cause le moindre élément pourtant évident, on glisse rapidement sur la pente du complotisme. La sortie datant d’il y a quelques semaines de Kellyanne Conway, conseillère de Donald Trump, sur les « faits alternatifs » illustre parfaitement ce propos.

Ici, c’est tout le rôle informatif des médias qui est cloué au pilori. Par cette déclaration anecdotique, on assiste à une dissolution totale du réel. Le relativisme généralisé auquel mène une telle annonce rompt toute idée de l’information : comment considérer comme légitime un simple médium qui ne fait que transmettre une interprétation ? D’autant plus que cette interprétation apparait nécessairement galvaudée dans la mesure où elle est le fruit d’une vision personnelle. Les « faits alternatifs », et le public important qui y souscrit, ne sont rien d’autre que le symptôme d’une information en crise.

Le plus inquiétant dans cette affaire, c’est qu’il y a unanimité à dénoncer la fausseté des propos de Donald Trump, même Fox News, média généralement pro-Trump, l’a récemment dénoncé. Un média qui vous défendait jusqu’alors retourne brusquement sa veste devant le tissu de mensonges qu’il profère ? Ce n’est pas un problème pour le nouveau locataire de la Maison Blanche. C’est même tout le contraire. Il suffit juste de réserver au média parjure une place à côté du reste de la presse.

C’était d’ailleurs le sujet principal d’une conférence de presse donnée par Trump le 17 février. Les journalistes présents en ont pris pour leur grade puisque, selon le Président, « beaucoup de nos journalistes […] ne disent pas la vérité », et de poursuivre « la presse est devenue malhonnête ». Lorsque le sage désigne un problème, le meilleur moyen de dissimuler ce problème reste d’accuser le sage.

Repenser le rôle des médias

Ce problème n’est pas une spécificité outre-Atlantique, il envahit aussi le vieux continent à commencer par la France. Après Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon, François Fillon est devenu expert en la matière suite aux révélations du Canard enchaîné concernant le présumé emploi fictif de sa femme.

Là encore, pointer du doigt un problème entraine presque nécessairement une accusation envers le média qui ose faire son travail. Lorsque qu’on accuse un média de mentir, on se trompe bien souvent en ce qui concerne le rôle de ce média. Le problème étant qu’un média, quel qu’il soit, n’a pas vocation à énoncer la vérité. Les faits existent, mais tout discours sur ces faits demeure une interprétation. C’est parce que l’information est médiate qu’il faut exercer un regard critique sur le propos tenu, et c’est parce qu’elle est construite par une interprétation qu’il faut garantir la pluralité de la presse. Mais justement, le propre de ces candidats est d’accuser la presse dans son ensemble. Autrement dit, ils n’accusent pas seulement les interprétations mais les faits eux-mêmes.

À l’heure de la post-vérité, il est certainement de bon ton de cibler les journalistes. Leur travail peut certes être parfois critiquable, mais les rejeter en bloc simplement parce que leur parole déplaît relève d’un déni démocratique. Il serait dès lors plus important de garder à l’esprit un élément primordial que bien souvent les politiques oublient : sans corruption ni concussion, pas de dénonciations.

[1] http://www.la-croix.com/Economie/Media/Barometre-des-medias-linteret-des-Francais-pour-lactualite-au-plus-bas-depuis-2002-2017-02-02-1200821913