Monsieur et Madame Adelman, vous trouvez ça original, vous ?

ANALYSE █ Le dernier film de Nicolas Bedos est lourd et attendu, boursouflé de clichés, mais il renferme quelques éclats d’intelligence cachés. À chacun de démêler, selon ses goûts.

On sort de certains films à la fois outré et fasciné. Ce sont des oeuvres sur la brèche, comme Monsieur et Madame Adelman, de Nicolas Bedos. Elles sont si chargées qu’on en a le tournis. Et pourtant, ce tournis grise un peu, la lourdeur a quelque chose de maladroit et de charmant. C’est le premier film d’un auteur qui veut en dire beaucoup, et qui a beaucoup à dire.

Les clichés s’amoncèlent

L’intellectuel un peu fauché, de bonne famille, qui vit presque en marge dans son appartement parisien à l’apparence miteuse. C’est le mythe de l’artiste hors du matériel, qui entrera dans l’intellectualisme pop et star des années 1970. A l’opposé, on voit briller la grosse bourgeoisie qui va à la chasse depuis son manoir, boursoufflée de névroses familiales réprimées.

Ce sont des caricatures de caricatures, ce qui fait beaucoup. Mais c’est, surtout, le cliché du romanesque.

N’est-ce pas une sorte d’ironie parodique, même inconsciente car Bedos semble se prendre au sérieux en tant que réalisateur ? Le romanesque est une emphase complexe, qui appelle chacun à démêler ce qu’il croit vrai et ce qu’il croit exagéré.

On a le temps de se poser ces questions, car le film semble long. Jusqu’à une scène d’apothéose, dans la salle à manger de la villa chic dans laquelle Dora Tillier joue l’épouse devenue bourgeoise de l’écrivain devenu célèbre, et qui s’ennuie. Il éclate, l’attaque comme un chien rageux. Bedos retrouve sa méchanceté caustique et poussive.

Conformisme bourgeois, lourdeur formelle

Mais voilà, le doute penche vers la médiocrité et l’ennui car ce film est mal filmé, sans innovation – ou, pire, des innovations faciles en pagaille. Bedos veut être un grand et il le montre à grand coups d’accélérations, de montages alternés savants, d’incrustations de texte, d’enchevêtrements musicaux qui deviennent vite inaudibles.

Vouloir faire artiste, cela rend très conformiste. Monsieur et Madame Adelman ressemble au film d’étudiants en cinéma qui veulent rependre un par un les conseils de leur professeur, et en même temps l’époustoufler, le souffler, l’épuiser. Comme souvent les premiers films ou les premiers livres, il y en a plusieurs en un.

Vers la fin, le tour grinçant ravive l’attention

Bedos met violemment à jour, comme on déchire un voile, les névroses grandies pendant les quarante-cinq ans que déroule le film. Sa force, effacée jusque là par les maladresses, se déploie dans cette longue agonie.

Les personnages sont des images, trop colorées ou trop sombres. Bedos joue avec elles comme on jette des éclats de peinture. Entre les personnages se noue une toile complexe, avec pour noeuds des névroses, des regrets, des passions. Le personnage de Bedos en est touchant de sincérité : « Il m’est arrivé de vivre ma vie pour l’écrire, sans la vivre totalement ».

Mais voilà, Bedos cède à la technique facile du twist final. Pire, c’est un double twist : un premier opère un demi-tour facile, le second renverse l’histoire. C’est poussif, on voit les coutures. Vers la fin, le psy du personnage joué par Bedos, alité et mourant, lance à son patient ce qu’il pense des petites histoires entendues des décennies durant : « Vous trouvez ça original, vous ? »

Matthieu Febvre-Issaly

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