Les Orphelins Baudelaire, Lost, Black Mirror : Mouvements culturels and Chill

Dans son article intitulé « Le Roman-feuilleton de l’Amérique » publié dans le Figaro du 24 novembre 2012, Muriel Frat définit les séries télévisées comme « à la fois le reflet d’une société et le miroir de ses aspirations ».

Les Desastreuses Aventures des Orphelins Baudelaire 2.0

  En 2004 sortait la première adaptation cinématographique de l’excellent A series of unfortunate events – Traduit en français Les désastreuses aventures des Orphelins Baudelaire –  de Lemony Snicket. Les fans se souviennent de ce sentiment si paradoxal à l’égard du film, un mélange de la joie de visionner une adaptation fraîche, drôle et fidèle au style de la saga, et de la déception provoquée par le fait que seulement trois tomes sur treize la constituent. Des dix autres tomes, chacun en garde des souvenirs plus ou moins clairs : « euh alors y avait une scierie, des corbeaux, un ascenseur, du harcèlement scolaire, une fausse voyante et à la fin une noyade. ».

Mais demain est un autre jour puisque le dieu des séries TV à exaucé nos prières : Netflix lance en effet le 13 janvier prochain sa série originale sur les Orphelins Baudelaire. On dit donc merci à Netflix pour cette énième initiative brillante, mais on remercie également la dynamique récente des séries qui a grandement servi un projet aussi ambitieux que cette toute nouvelle adaptation ayant pour tête d’affiche….Neil Patrick Fucking Harris.

  Ces choix de formats antithétiques pourraient bien sûr être le fruit du hasard et des directives des producteurs respectifs (Dreamworks pour le film, Netflix pour la série), mais s’inscrivent dans des époques différentes qui influencent le choix du format, de la réalisation et de tout paramètre d’adaptation de l’œuvre originale. Revenons donc sur les séries phares des années 2000 à nos jours pour comprendre comment les séries de ces 20 dernières années se sont découpées en véritables mouvements culturels.

Du Cliffhanger à l’univers unique

  Lors de la première décennie du XXIeme siècle, la nouvelle facilité de diffusion TV et la proportion importante de foyers possédant un téléviseur rend possible une popularisation nouvelle de très nombreuses séries. Parmi les 34 retenues dans le classement des utilisateurs de Senscritique.com, nous trouvons une majorité de formats de 25 épisodes de 45 minutes. Lost, Desperate Housewives, Prison Break ou encore 24h Chrono s’inscrivent dans ce mouvement de séries aux formats identiques et aux codes d’écriture explicites, comme le démontrent les systématiques Cliffhangers à la fin des épisodes. Ainsi, si le mouvement que nous définissons ici est loin d’être le premier puisque 60 ans de feuilletons trouvant des caractéristiques communes le précèdent, il représente le mouvement d’une génération particulière qui a grandi avec lui, et qui sera la première à évoluer avec internet quelques années plus tard.

  L’explosion d’un second mouvement de séries voit le jour autour des années 2010, au point culminant du Streaming et du Torrent sur les ordinateurs de la génération Y, malgré les tentatives d’Hadopi et autres suppressions de Zone Téléchargement (RIP). Le phénomène du Binge Watching a désormais un nom et s’immisce dans le quotidien des amoureux du web. Le développement des réseaux sociaux, du phénomène des conventions de séries et de sagas… Une multitude d’éléments imputent aux show-runners de nouvelles libertés et la possibilité de transgresser les codes établis par les feuilletons précédents. Ainsi, une saison se compose désormais en moyenne de 10 épisodes d’une heure.

Par la suite, nous visionnons des séries à saisons indépendantes, telles que Fargo ou True Detective, où les saisons se rejoignent seulement sur des thématiques, des structures, ou sur leurs acteurs dans American Horror Story par exemple. Récemment, Charlie Brooker nous présente une série originale et terrifiante dans laquelle chaque épisode met en scène une dystopie digitale différente dans un univers n’ayant au premier abord aucun lieu avec le précédent : Black Mirror.

Black Mirror : terreur et dystopies digitales

  Black Mirror apparaît comme l’allégorie de la rupture des frontières entre séries et films. Chaque épisode se présente comme un microcosme et a pour but, comme l’explique son créateur, de nous présenter une catastrophe susceptible de se passer dans 10 minutes si nous ne sommes pas suffisamment vigilants. Ici, la fidélisation du public ne fonctionne plus autour du Cliffhanger, de l’univers ou du casting : le spectateur accorde sa confiance au créateur dans l’optique de visionner un nouvel épisode au style ou à la morale similaire. Cette caractéristique offre une place nouvelle au réalisateur et scénariste qui se trouvait souvent en retrait dans l’Histoire du feuilleton.

  Les nouvelles technologies, leurs risques et les possibilités qu’elles créent se placent ainsi au centre de ce nouveau mouvement de séries. Si, dans Black Mirror, elles en sont le thème, elles peuvent également constituer l’origine de plusieurs séries. En effet, le développement d’internet permet ces nouvelles libertés et encourage des créateurs indépendants à réaliser des séries avec peu de budget qui visent des spectateurs déjà familiarisés avec les vidéos web. Le visiteur du futur débute ainsi comme une web-série aux épisodes très courts dont les deux premières saisons ont été autoproduites par son créateur François Descraques, et deviendra la web-série la plus suivie de France avec un budget important et plusieurs diffusions TV.

Ici encore, le format et le cadre évoluent pour rester conformes aux attentes d’un public qui se développe de son côté au fil des saisons. Dans un monde où la diffusion et le partage s’accélèrent, les vidéastes Web sont suivis par un public fidèle et bienveillant qui leur accorde de plus en plus de libertés de formats et de style.

La révolution de l’adaptation systématique

Ainsi, la simple création de Netflix ne suffit pas à justifier de telles différences entre des adaptations ayant seulement dix ans d’écart. Nous rappellerons d’ailleurs que Netflix a été créé en 1999 aux Etats-Unis – bien qu’il ait été développé en France en 2014 – soit plusieurs années avant la création de ce que nous avons appelé le second mouvement de séries TV. Ces séries s’inscrivent dans un contexte Historique particulier qui entraîne une nécessité de partages rapides et ergonomiques pour toucher toutes les générations qui y évoluent. Si ce contexte historique influe sur les formats standards des feuilletons et sur leur plateforme de diffusion, il est également un élément clé du mode d’adaptation d’une œuvre, comme nous le prouve la production des Désastreuses Aventures des Orphelins Baudelaire.

La nouvelle place de Netflix et des autres dispositifs de diffusion contemporains pourrait alors nous faire réfléchir aux adaptations passées et aux possibilités qui seraient nées d’une adaptation plus tardive : la saga au cinéma d’Harry Potter étant une des plus controversées pour ses nombreuses omissions et modifications de l’intrigue, quel format aurait pu voir le jour si les romans de J.K. Rowling n’avaient trouvé de producteur au cinéma qu’en 2016 ?