Depuis qu’il est s’est transformé en véritable structure politique, le mouvement Podemos connaît une croissance remarquable. Dans les faubourgs populaires de Madrid, l’organisation réunissait il y a quelques mois le deuxième congrès de son histoire. Exercice toujours tortueux après une succession d’échéances électorales, le rendez-vous s’est traduit par de profonds débats d’orientations, de réflexions, et l’affirmation de dissensions internes entre trois principaux courants, qui symbolisent malgré eux les divergences historiques perpétuelles au sein d’une gauche de rupture.

Un engagement citoyen en réaction à l’austérité budgétaire

Avec un taux de chômage avoisinant les 30 %, un jeune sur deux sans emploi, le retour massif des jeunes diplômés au foyer parental pour pouvoir subvenir à leurs besoins, le mécontentement populaire espagnol ne s’est pas confiné à une inquiétante latence.
 
Dès 2011, des milliers de citoyennes et de citoyens investissent l’espace public des grandes villes de la péninsule ibérique et prennent rapidement le surnom d’ « Indignados ». Ces indignés là protestent contre les coupes budgétaires gouvernementales. Qu’elles soient dans les services publics de proximité ou qu’il s’agisse des restrictions ressenties au niveau du pouvoir d’achat, les Indignés parlent de tout. Alors, les plans sociaux, l’inégal accès au logement, l’insuffisance des salaires sont apparus comme des débats incontournables. Et tout cet ensemble finit alors par exprimer la défiance de plus en plus grande envers le système politique espagnol contemporain et l’orientation globale de l’Union Européenne.

Les marches historiques d’un peuple embrassant ses intellectuels

Près d’un demi-millier de personnes au plus fort du mouvement marchent à Barcelone, une réelle consécration produisant la première journée mondiale des Indignés, le 15 mai 2011. Ces Indignés se regroupent autour de revendications telles que la nécessité d’une démocratie plus directe et, de manière générale, plus d’horizontalité.
Ce mouvement social à la résonance internationale a aussi réalisé la performance de ne pas s’auto-dissoudre. C’est en janvier 2014, sur la revue intégralement numérique « Publico », (signe de la volonté de s’éloigner encore un peu plus des institutions traditionnelles), que cinq professeurs de science politique de l’Université Complutense de Madrid, signeront un manifeste appelant à « convertir l’indignation en un changement politique ».
 
 
Ces intellectuels urbains, disposant d’un haut niveau d’éducation, volontairement dépeints en « bobos » utopistes par les classes les plus conservatrices, ont tenté un pari : mobiliser le peuple. En réalité, l’objectif était simple : redonner goût au débat politique et l’envie de prendre une part directe à la gouvernance des affaires, en créant un bouillon d’idées.

Un mouvement métamorphe victorieux aux élections

Ce mouvement fut instigué et entretenu aussi bien par des intellectuels tel que Pablo Iglesias, Inigo Errejon, Juan Carlos Monedero ou encore Bibiana Medialdea ; que par des citoyens « lambda », en intégrant le plus vastement possible les luttes syndicales, régionales, générationnelles, féministes.
Les « mauves » ont fait leur entrée au Parlement Européen, conquis les mairies de Madrid, Barcelone, Valence, Cadix, en noyautant des listes d’indigné-es notables telles Manuela Carmena et Ada Colau. Ces dernières voulurent balayer la caste (« la gente »), désignant les conservateurs rouillés du Parti Populaire Européen, empêtrés dans des affaires de corruption, et le vieux Parti Socialiste Ouvrier Espagnol, discrédité à l’image d’une social-démocratie jugée trop complaisante avec la vague néolibérale.

Le “plafond de verre” aux élections générales 

Mais, pour ses premières élection générales, dans un pays où les Cortes décident du Premier Ministre, Podemos n’a pas réussi le « sorpasso » tant attendu. Échouant en décembre 2015 à moins de 300.000 voix du grand parti de gauche traditionnellement hégémonique, l’échec des négociations entamées pour renverser Mariano Rajoy, vainqueur dépourvu d’alliés, ne lui a pas permis de tirer les marrons du feu lors du deuxième processus électoral, en dépit d’une fusion tardive avec l’extrême-gauche d’Izquierda Unida et avec les écologistes d’Equo.
Butant sur un plafond de cinq millions de voix, score satisfaisant si l’on prend en compte sa maigre expérience, cette force de gauche alternative n’a pas cassé la baraque du premier coup. L’incapacité et les refus mutuels des socialistes et des « podemistas » à s’allier pour barrer la route à la droite ibérique ont fait ressurgir des clivages internes au mouvement, inhérents à l’ensemble de la gauche décrite comme radicale depuis la Première Internationale. Quels sont-ils ?

Pablo Iglesias : le charismatique leader au tee-shirt

Commençons par décrypter les messages de son secrétaire général, Pablo Iglesias Turron. L’homme à la queue de cheval, 38 ans, intervenant à l’Assemblée manches de chemise retroussées, était jugé sur son bilan en tant que secrétaire général du mouvement et sur la pertinence d’une ligne sans compromission qu’il fit finalement voter à une majorité incontestable (60% en faveur de sa liste à l’élection du conseil citoyen interne).
 
Relié depuis le début à son jeune collègue Inigo Errejon, 33 ans, Iglesias personnifie d’une certaine manière l’ascension de Podemos depuis ses débuts. Orateur passionné, capitalisant sur son style vestimentaire lui conférant un statut d’homme du peuple, provocateur assumé vis-à-vis des journalistes et maître des réseaux sociaux, ami de Jean-Luc Mélenchon, il tire sa légitimité de l’énergie qu’il a su insuffler pour transformer ce qui s’émancipa des structures communes des mouvements sociaux en une organisation collective revendicative, assumant vouloir bouleverser les institutions pour les rendre plus justes. Adepte du populisme de gauche défini par les théoriciens Chantal Mouffe et Ernest Laclau, le leader quasi-naturel de Podemos a tout articulé autour de ce qu’il nomme les vrais clivages. – le peuple contre les élites, les dominés contre les dominants, la souveraineté étatique contre la globalisation financière.
 
Critique, voire hostile aux socialistes espagnols portant d’après lui le fer rouge des dernières années de l’ère Zapatero, Iglesias a choisi de positionner Podemos en dehors du jeu conventionnel, et c’est dans ce sens que les 71 députés violets ont refusé d’accorder la confiance à Mariano Rajoy.
 
Pugnace, Iglesias a toujours tenu à opposer des conditions particulièrement exigeantes à la direction du PSOE, ravagé par une crise d’appareil, lorsque ce dernier essaya d’établir un contact avec lui pour dégager un contrat de gouvernement. Les désaccords à la limite de l’irréconciliable sur la question catalane et la transparence de la vie politique ont en quelque sorte fait barrage à un éventuel accord, mais on permit au leader de Podemos de s’attribuer le beau rôle lorsque le PSOE se résolut à l’abstention pour libérer le pays du blocage institutionnel. Par conséquent, Rajoy, honni de tous, pouvait rempiler pour un second mandat à la Moncloa.
 
 
Aux yeux de ses partisans, les « pablistas », Iglesias apparaît comme celui ayant permis à la nouvelle formation de conserver ses idéaux d’origine et sa fermeté semi-révolutionnaire en lieu et place des reniements supposés qu’auraient pu constituer une alliance avec le PSOE.

Des courants internes de plus en plus forts

Mais d’autres voix se sont fait entendre pendant le long intermède entre les deux élections générales de décembre 2015 et juin 2016. Dont celle du numéro deux, Inigo Errejon, majoritairement soutenu par les adhérents les plus diplômés et insérés dans la vie professionnelle, tandis que son opposant interne, Iglesias, fait plutôt le plein parmi les soutiens les plus précaires.
 
Errejon, sans dénigrer la tâche accomplie par Podemos en trois années, fait partie de ceux ayant cherché à trouver des terrains de convergence avec l’aile la plus à gauche du Parti Socialiste. Quand Iglesias honore toujours les références les plus emblématiques de la gauche, et place la mobilisation de rue à un rang presque supérieur au combat institutionnel, Errejon avance une législature d’action et un travail sans relâche des députés de Podemos pour faire bouger les lignes à partir de la représentation qui leur a été confiée par le mandat populaire. Une ligne volontiers plus réformiste, aux accointances non dissimulées avec l’autre mouvement politique ayant contribué au quadripartisme, « Ciudadanos ». Ces modérés d’obédience centriste, fervents défenseur de l’idéal européen et économiquement libéraux, proches d’Emmanuel Macron si l’on devait faire un comparatif, ont axé leur campagne autour de la lutte contre la corruption et de la promotion de la société civile dans la vie politique espagnole.
 
Si aux élections Podemos a facilement éteint Ciudadanos, nettement surévalué (20 % à la veille de l’élection contre 13% à l’arrivée) par les sondeurs, la contestation de l’ordre établi et du bipartisme PP-PSOE n’est pas le seul monopole des héritiers des Indignés.
 
Et si l’on parle des couches contestataires anti-austérité, il faut distinguer une troisième voie au sein de Podemos, portée par deux eurodéputés, Teresa Rodriguez et Miguel Urban, qui représentent la sensibilité anticapitaliste, appuyée par seulement 9 % des votants du congrès. Défiants par principe envers toute intégration du mouvement dans une forme qui se rapprocherait de près ou de loin à celle des partis déjà existants, les tenants de la mouvance cherchent davantage à « gauchiser » si besoin l’orientation générale au cas où elle leur paraîtrait trop modérée. Leurs idées tournent autour d’une nouvelle « Transicion », pour faire référence au flottement démocratique de l’après-Franco, s’inscrivent contre « la radicalisation de l’extrême-centre […] et les institutions qui nous séquestrent. ». L’affrontement des différentes orientations sur les moyens d’action et les stratégies de développement est bel et bien ancré dans la matrice podemiste.

Cette hétérogénéité peut-elle perdurer ?

Le congrès de Vistalegre, très attendu, n’aura pas permis d’élucider ces questions de fond, même si au jeu du vote interne, la synthèse d’Iglesias ressort largement confortée. Pour Errejon, c’est même une défaite puisque Pablo Echenique, fidèle d’Iglesias, lui ravit le poste de secrétaire politique. Les anticapitalistes, eux, ont indirectement apporté leur préférence au bloc majoritaire pour minimiser l’influence des « errejonistas ». C’est bien à des échelons plus restreints que l’avenir de Podemos semble se jouer, même si l’ensemble du paysage politique espagnol est plongé dans l’incertitude. Personne ne sait combien de temps Mariano Rajoy pourra gouverner sans être renversé, tout le monde voulant sa peau, des centristes aux autonomistes régionaux. Personne ne sait non plus si l’enracinement de Podemos dans les différentes strates de la société peut encore s’amplifier tant qu’ils n’auront pas clarifié leur position sur quelques sujets épineux.
 
Le statut administratif de la Catalogne crispe les passions, et, face au statut quo du couple PP-PSOE défendant l’intégrité territoriale, Podemos, plus par calcul électoral que par réelle adhésion aux velléités d’auto-détermination de la Catalogne, a promis un référendum sur la pluri-nationalité de la couronne le jour où il prendra les rênes de l’État. Chez les militants, aucun consensus ne règne, or, c’est bien en raison de son image perçue comme souple que les habitants de Barcelone l’ont plébiscité aux dernières municipales.
 
Deuxième barrage, quel cap parlementaire fixer? Les tenants de la ligne Errejon ne veulent absolument pas déserter les Cortes, et pensent que les électeurs jugeront prioritairement leur bilan comptable de députés aux prochaines élections générales. Et sur ce terrain, il y a du boulot ! Poursuivre la revalorisation du salaire minimum, réquisitionner des logements vides, soumettre le revenu de base à 600€, renégocier les contrats énergétiques et promulguer des lois anti-corruption, ne peuvent se faire qu’avec le soutien d’autres groupes parlementaires.
 
Enfin, on peut conclure ce tour d’horizon en évoquant l’antagonisme historique entre monarchie et république. Provenant des milieux de tradition républicaine – rappelons la guerre civile qui a eu lieu de 1936 à 1939- , les militants arborent de façon décomplexée le drapeau républicain dans toutes les manifestations. Un trait d’identité partagé par les organisations syndicales lors des défilés du 1er mai, et les sympathisants de gauche tout parti confondu. La monarchie, discréditée par des scandales de fraude fiscale – le beau-frère du roi vient d’être condamné à six ans de prison -, n’a jamais vraiment fait l’unanimité et porte en elle les dernières germes d’un passé franquiste sensible. Les problématiques mémorielles dans le débat politique demeurent d’actualité.
 
Reportage d’avril 2013
 
On ne peut donc affirmer que Podemos navigue en eaux troubles, comme l’historiographie romantique des congrès politiques aimerait le supposer, mais la parenthèse dorée liée à sa fracassante apparition dans l’espace public semble belle et bien close. L’une des grandes craintes des sympathisants n’est autre que de voir des règlements de compte personnels miner un mouvement qui a un mal fou à dépasser l’opposition qu’il a lui même fixé entre mouvement citoyen et parti politique. Ces interrogations qui partent de l’ADN même de Podemos et touchent à sa cohérence, pourraient bien l’empêcher de franchir un cap supplémentaire et de s’imposer comme un interlocuteur puissant de la gauche alternative, capable de dresser des ponts à l’international.