Police et banlieue : changer le visage du flic9 min read

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Depuis que le jeune Théo, puisqu’on ne donne que son prénom, s’est brutalement fait interpellé lors d’une opération de la Brigade Spécialisée de Terrain (BST) jeudi 02 février, une dizaine de manifestations pacifiques ont eu lieu dans plusieurs grandes villes (Aulnay sous Bois, Nantes, Rennes, Paris, Bobigny…).

Le soir tombé, des échauffourées éclataient dans certaines villes de Seine-Saint-Denis (Bobigny, Aulnay sous Bois, Tremblay en France, Noisy-le-Grand…) et des semaines après, des dizaines d’interpellations pour des faits de violence urbaine se sont produites. Si cette nouvelle vague d’embrasement des banlieues marque une rupture ancrée entre des aires urbaines, souvent périphériques, et la police nationale, elle permet surtout de recentrer le débat autour des pratiques policières sur certaines populations.

Théo n’est plus un cas isolé, victime d’un simple « dérapage », c’est un symbole médiatisé des violences policières quotidiennes. Il nous rappelle l’urgence, qui se fait de plus en plus pressante, de rénover en profondeur la police nationale.

Police et banlieues : la décennie de la discorde

Le 27 octobre 2005, Zyed Benna et Bouna Traoré, âgés de 15 ans, tentent d’échapper à un contrôle de police à proximité d’un chantier de logements sociaux à Clichy sous Bois, où un employé d’un funérarium les soupçonnait d’avoir l’intention de voler du matériel.

Il est 17 heures et les adolescents n’ont pas leurs papiers d’identité sur eux (que les parents gardent précieusement pour être sûrs de ne pas les perdre). A 18 heures, les jeunes doivent se rendre chez eux pour couper le jeûne du ramadan. C’est à ce moment que la Brigade Anti-Criminalité (BAC) surgit, un « petit » de la cité a un réflexe : courir. Certains protestent, mais il est trop tard : tout le monde court dans tous les sens. Quelques-uns se retranchent dans l’enceinte d’un poste électrique. Tous seront électrocutés, Zyed et Bouna fatalement.

S’ensuivent alors trois semaines de violences, pour protester contre la mort de ces deux jeunes hommes qui n’avaient pas commis de délit, mais que les policiers de la BAC poursuivaient comme des criminels. L’Essonne et la Seine-Saint-Denis sont au centre des émeutes.

L’état d’urgence est décrété le 8 novembre. Des incendies de voitures, d’établissements publics, des rixes mèneront à la mort de quatre hommes. Le bilan est tragique : des dizaines de policiers et des centaines d’émeutiers blessés, presque 3 000 interpellations, des millions d’euros de coûts matériels et six personnes décédées. Au cœur de l’insurrection : le ras-le-bol d’une population qui se sent discriminée par la police. Le Monde recueille des témoignages dans un article paru le 7 décembre 2005 : « Ils nous traitent de petits pédés […], de bouffons ». De l’autre côté, les policiers dénoncent des insultes à répétition, des crachats, des « caillassages » récurrents.

Pourtant, ce sont toujours les civils qui finissent par en pâtir, voire par en mourir. Ce fut le cas d’Adama Traoré qui, embarqué au commissariat vivant, en ressort sans vie le 19 juillet 2016. Selon deux autopsies consécutives, le jeune homme est décédé suite à un « syndrome asphyxique » indéterminé. Ce décès suscita d’importantes mobilisations dues à une indignation légitime.

Les opérations de maintien de l’ordre ont donc parfois un coût en vies humaines non négligeable. Au-delà des vies enlevées, ces violences s’expriment également par une volonté d’humiliation de la part des forces de l’ordre. La « simple » violence physique n’étant pas le seul moyen à la disposition des policiers pour mieux rabaisser leurs victimes.

En décembre 2015, dix-huit adolescents issus du XIIe arrondissement de Paris avaient porté plainte contre des policiers, pour beaucoup membres de la Brigade de Soutien de Quartier (BSQ) autoproclamés les « Tigres ». Ces garçons et filles leur reprochaient des « violences volontaires aggravées », des « agressions sexuelles aggravées » (notamment des doigts dans l’anus), des « discriminations » (presque uniquement à caractère racistes ou homophobes), ainsi que des « abus d’autorité ». Tous ces chefs d’accusation résonnent étonnement avec l’affaire Théo. Après les avoir longtemps ignorés, les médias sont obligés de les inviter pour en discuter : les victimes de ces pratiques insupportables se retrouvant au centre de l’actualité médiatique.

Dans cette même logique, le sociologue Didier Fassin qui a écrit en 2011 la Force de l’ordre, Une anthropologie de la police des quartiers redevient un invité de marque. Dans ses récentes interventions médiatiques, il montre que la police d’intervention avait comme objectif d’humilier physiquement et moralement les personnes interpellées, en utilisant des insultes racistes (« bamboula »), homophobes et des palpations appuyées sur les parties intimes en particulier. Tous ces témoignages et analyses se recoupant, le monde politique ne peut donc continuer d’ignorer plus longtemps ce problème.

En finir avec la police de la répression

Brigade spécialisée de terrain, brigade de soutien de quartier, compagnie de sécurisation, brigade anti-criminalité… De nombreuses structures de la police nationale sévissent dans les quartiers populaires, avec un objectif : la répression. « Soutien », « sécurisation », « anti-criminalité »… il suffit de se pencher sur le nom de ces structures pour identifier leur but. Dans les écoles de police et de gendarmerie, on continue d’avoir une idée très restrictive et dangereuse de la fonction sociale de ces deux échelles du maintien de l’ordre.

Les reportages ne manquent pas sur TMC et W9 qui montrent les jeunes policiers et gendarmes se former au maniement d’armes de poing ou d’armes lourdes. Certains futurs fonctionnaires prennent d’autant plus ces entraînements au sérieux qu’ils partent du principe qu’ils feront face à des kalashnikovs dans les « cités » (comme on l’entend à partir de 26:15 dans la vidéo ci-dessous).

Ces émissions nous renvoient une image de la police qui n’est pas représentative de la réalité, tout comme l’idée que s’en font les futurs policiers. Un consensus semble s’être installé autour d’une police active, synonyme d’adrénaline et de dangerosité. Mais qu’en est-il ?

Le Ministère de l’Intérieur assigne à la police nationale cinq missions principales : assurer la sécurité des personnes, des biens et des institutions, maîtriser les flux migratoires et lutter contre l’immigration illégale, lutter contre la criminalité organisée, la grande délinquance et la drogue, protéger le pays contre la menace extérieure et le terrorisme et enfin maintenir l’ordre public. La police est donc présentée comme le moteur de l’action (« maîtriser, assurer, lutter, protéger »…). Une fois en fonction pourtant, les dépositaires de l’autorité publique sont davantage sollicités pour prendre des plaintes, pour fournir des informations aux citoyens (au commissariat comme en patrouille), pour patrouiller donc et assurer leur visibilité (afin de prévenir les délits). Beaucoup d’appels nécessitent l’intervention des forces de l’ordre pour résoudre un litige de voisinage, au sein d’un même foyer, pour banaliser le lieu d’un accident etc.

Tout cela ne correspondant pas aux attentes des jeunes engagés, un C’est un moyen d’interaction, une autorité certaine qu’ont les policiers sur la population : contrôler à tout moment n’importe quel individu. Tout contrôle d’identité peut en effet être prétexté comme une prévention à un trouble à l’ordre public. Cet outil est avant tout un moyen de maintenir l’ordre social tel qu’il est (comme on peut aussi le voir à partir de la 28e minute de la dernière vidéo).

Renouer un lien de confiance

La BST devait remplacer la police de proximité pourtant, ses fonctions ont été totalement redéfinies par rapport aux objectifs premiers de la police de proximité. Pour retrouver la confiance égarée entre policiers et citoyens, l’instauration d’un récépissé de contrôle d’identité semble nécessaire. Elle permettrait de justifier chaque contrôle d’identité, et d’en finir avec la discrimination au faciès que subissent les jeunes d’origine immigrée ou aux appréhensions sociales différentes. Il est anormal que 7 % de la population (les Français ayant une ascendance nord-africaine), subisse 37,3 % des contrôles d’identité. Deux tiers des Français souhaitent en effet des mesures pour lutter contre cette injustice. De plus, le contrôle d’identité permet de disposer du matricule du policier en charge du contrôle, ce qui facilite la lutte contre les violences policières en cas de « bavure », puisque le policier est facilement identifiable.

Mais au-delà de cette mesure importante, il est impératif de refonder la police nationale. La fonction sociale de la police est essentielle : elle a vocation à être un corps intermédiaire entre la population et l’État ou entre les particuliers eux-mêmes; au centre des conflits donc. En tant que tel, le policier comme médiateur a besoin d’obtenir la confiance de ceux qui lui lèguent la charge de trancher un litige. Loin de la police répressive, remettre la police de proximité permettrait avant tout d’avoir des référents, quartier par quartier, si un problème survient. N’est-ce pas là le cœur de la prévention ?

Établir le dialogue avec la population devrait être au centre de la formation des écoles nationales de police, plutôt que la formation au tir (qui reste nécessaire, même si marginale). Nicolas Sarkozy disait dans un commissariat de proximité à Toulouse « organiser un match de rugby avec les jeunes du quartier c’est bien, mais ce n’est pas la mission principale de la police. » (à partir de 0:20 dans la vidéo ci-dessous).

Il s’était justifié en affirmant « la mission de la police : l’investigation, l’interpellation, la lutte contre la délinquance », en oubliant que s’il y a interpellation et investigation, c’est qu’il est déjà trop tard. Préférons une police ex ante qui anticipe les événements, noue des liens avec la population qui lui est affectée et la guide dans ses choix de vie à la police ex post voulue par N. Sarkozy et d’autres, qui est une police de la répression, de l’adrénaline, mais qui est inefficace, discriminatoire et qui rompt définitivement les ponts avec un pan considérable de ses concitoyens.

L3 Histoire - Paris 1. Militant de gauche, élu UNEF en UFR 09 (Histoire).