Le premier texte publié dans Féminisme à l’étranger était consacré aux élections présidentielles au Brésil et à la menace que représente l’ascension de l’extrême droite au regard des droits des femmes et des minorités dans ce pays. Malgré sa publication tardive, il a été écrit dans la période qui précède le second tour des élections.

Maintenant, les élections brésiliennes sont passées, et c’est le moment de faire une autocritique des mouvements de gauche et de nous réorganiser en anticipation des moments difficiles à venir.

Comme il a été diffusé partout dans les médias, le candidat de l’extrême droite Jair Bolsonaro a gagné face au candidat du Parti des Travailleurs, Fernando Haddad avec une différence d’environs 9% des votes.

Notre futur est encore nébuleux, mais une des préoccupations les plus constantes c’est l’augmentation de la violence contre les femmes et LGBT. C’est la peur que les électeurs de Bolsonaro – ceux qui approuvent le machisme et l’homophobie – se sentent autorisés à mener des actions violentes. En effet, dans les réseaux sociaux circulent des messages d’union et de résistance comme « personne ne se lâche la main » ou « protège tes amis ».

Pour cette édition de Féminisme à l’étranger, nous allons rester sur le continent sud-américain mais nous changerons de pays. Nous jetterons un coup d’œil aux actualités féministes au Pérou. Pour cela, je laisse la parole à Sandra De la Cruz Elescano, féministe membre du Foro Juvenil de Izquierda et militante de l’Asamblea de Mujeres y Diversidades de Lima.

Illustration par Lucía Sánchez Napal

Dans une guerre il y a des soldats, des capitaines, de la dynamite, des balles, des morts, des déplacés, des disparus, des vaincus. Et parmi eux il y a les femmes devenues des butins et des témointes.

  Ysabel Rodríguez vient d’arriver à Lima., Elle a quitté Ayacucho  

– où elle est née puis a vécu les pires années de la sale guerre – et parcourt la ville avec une raisonnable étrangeté. Son chemin l’a amenée à la Place Mayor ; assise sous les palmiers lorsque le bruit la perturbe, elle arrive à reconnaître derrière la grille de bronze du Palais du Gouvernement les mêmes sourcils, nez et lèvres de son secret. Les journaux de Lima le confirment, c’est lui. Finie la guerre, abandonnés les pseudonymes du combat, le « Capitán Arturo » est Daniel Urresti : le ministre d’État du gouvernement d’Humala.

 

Les derniers jours de novembre 1988, c’est au cours d’un voyage d’Ayacucho à Lima que la nouvelle de la mort du journaliste Hugo Bustíos parvient à Ysabel. L’information de son assassinat reste perdue parmi les milliers de nouvelles d’exécutions, disparitions et mises à mort pendant les douze ans qu’a duré la guerre civile au Pérou.

Malgré le cri désespéré « ne tirez pas, ne tirez pas, nous sommes des journalistes ! », les balles de l’armée qui ont tué Bustíos ne se sont pas arrêtées. Il n’y a pas eu de trêve pour le correspondant, dont le corps fut dynamité après avoir été criblé de balles.

Illustration Daniela Carvalho @c.a.r.v.a.l.h.o

Cela aurait pu être une mort de plus condamnée à l’anonymat, mais en 2009 quelqu’un depuis une cellule a dénoncé le « Capitán Arturo », devenu ministre d’État des années plus tard. Il reverrait Ysabel Rodríguez, cette fois dans un tribunal : lui comme accusé, elle, la témointe du crime.

 

Le procès du cas Bustíos avait attendu vingt sept ans pour commencer, le temps pour le « Capitán Arturo » de devenir le ministre Daniel Urresti, le temps pour Ysabel d’aller à Lima et de quitter pour toujours l’anonymat et le silence.

 

Daniel Urresti fut le plus populaire des ministres de Ollanta Humala, il n’était donc pas étonnant que toutes les audiences soient télévisées.

Illustration Daniela Carvalho @c.a.r.v.a.l.h.o

Ysabel laisse sortir sa colère: « J’ai vu tirer le Capitán Arturo (…) il m’a fait beaucoup de mal, ce monsieur, et je n’oublierai jamais ces sourcils-là, son nez, ses lèvres. Comment oublier cet homme qui m’a violée. »

Sans faire exprès, la confession d’Ysabel vient de capter toute l’attention, laissant la salle muette, les magistrats et journalistes tous interdits, jusqu’à l’éclat de rire et les applaudissements de l’ex-ministre, assis à quelques mètres de la témointe. La salle d’audience retrouva son habituel brouhaha, et Ysabel, sa place d’éternelle suspecte.

 

Des mois après, la confrontation est télévisée :

« Il m’a amené dans une tente…

-Terruca ! *

 

… Je le regardais avec peur. Il a dégagé mon fils… il m’a mis par terre et a abusé de moi. Ses mots, ses gestes… Cet homme, je ne l’oublierai jamais, parce que moi, il m’a fait du mal. »

*Nom colloquial avec lequel on appelait les militantes de Sendero Luminoso. Pendant et après la guerre civile  au Pérou, on continue à utiliser ce mot pour disqualifier les personnes situées à l’aile gauche de la politique péruvienne.

Bientôt, Ysabel découvre qu’elle est non seulement la témointe principale d’un crime, mais aussi la « terruca repentie ». Selon l’ex ministre, Ysabel fut à la tête d’un commandement local de Sendero Luminoso, l’un des groupes insurrectionnels de la guerre civile entre 1980 et 1992. Désormais baptisée « terruca » par l’ex-ministre, via la télévision nationale, elle est affublée d’autres surnoms, comme la « menteuse » qui cherche à salir l’honneur du capitaine, lui qui s’est battu à la guerre et l’a gagnée.

Illustration Daniela Carvalho @c.a.r.v.a.l.h.o

« Je ne suis pas terroriste. Je vise l’auto-défense. Mets-toi ça dans ta tête. » essaie de se défendre Ysabel pendant la confrontation avec l’ex ministre, un homme habile des mots et aux manières autoritaires ; elle ne recule pas malgré son désavantage :

« Je n’ai pas peur de toi. Je vais me défendre. »

Ysabel a vécu avec sa vérité pendant vingt sept ans. Sous le joug d’une menace silencieuse, l’assassinat d’Hugo Bustíos sous ses yeux et l’abus sexuel subi devant son jeune enfant, elle gardait le silence.

Vingt sept ans après, son témoignage retourne dans l’ombre de la suspicion, mis en doute par l’image d’autorité, le prestige de la victoire, le pouvoir politique, le racisme, et bien sûr la place prépondérante de la virilité en temps de guerre comme en temps de paix.

Transformées durant le conflit en butins de guerre, en corps jetables pour les troupes, en ennemies, les femmes des Andes sont réduites à ce que l’impunité impose : le doute, l’oubli et la stigmatisation.

Le souvenir, l’emphase et le détail du récit d’Ysabel n’ont pas pesé : pour les juges il y avait un abîme culturel entre lui et elle ; elle, la femme paysanne, ne comprenait rien à la pratique militaire, bien qu’ayant vécu la guerre entre les deux feux. Ysabel avait attendu vingt sept ans pour raconter sa vérité, et cela lui était égal d’attendre la sentence un peu plus longtemps.

Ce moment fut accompagné d’un incroyable regain de popularité de l’ex « Capitán Arturo », candidat à la présidentielle de 2016 dans les files du parti du « Capitán Carlos » Ollanta Humala, un autre ex-combattant victorieux.

Ne comptant pas s’arrêter là, en 2018, Urresti postule à la mairie de Lima.

Illustration Daniela Carvalho @c.a.r.v.a.l.h.o

Ysabel n’a plus jamais été la même. L’exposition médiatique, les hostilités constantes de la part de l’accusé ont fait d’elle la représentation physique de tous les préjugés construits autour des femmes d’Ayacucho depuis la fin de la guerre civile.

Le terme d’origine militaire « terruca »  a eu pour objectif de dominer les femmes dans les zones de conflit. Sans distinction aucune, elles étaient toutes « terruqueables » et devaient être corrigées par la violence sexuelle, la torture ou la mort.

Ysabel en est une parmi des milliers et c’est pour cela que son témoignage est précieux.

À quelques jours de la sentence du procès, des élections à venir électrisent la ville. Urresti est premier dans les sondages et le sujet principal de sa campagne est l’autorité et l’emploi. Rien ne semble déranger les électeurs : ni le procès pour assassinat, ni le témoignage d’Ysabel.

Au contraire, cela devient une garantie pour le combat de l’insécurité, des cambriolages et des autres maux qui affligent une des villes avec les plus haut chiffres de violence sexuelle. Comme si la violence de la guerre dans les campagnes s’était transposée dans la vie quotidienne citadine.

Le 3 octobre 2018, la Salle Pénale Nationale lit pendant une heure quarante cinq minutes la sentence du cas Bustíos… presque trente ans condensés dans ce verdict. L’ex-ministre est déclaré acquitté du meurtre d’Hugo Bustíos. Une sentence absolue qui fait chuter le témoignage d’Ysabel. La raison ?

« il est évident qu’un ressenti de haine empêche la partialité de sa déclaration »

Le récit de la principale témointe est invalidé pour cause de « haine » envers son agresseur.

 

Lui, se réjouit dans la salle. Si quelque chose pouvait entraver son chemin vers la mairie, cette chose venait d’être dégagée. Il pense avoir la mairie en main, il sort au milieu des applaudissements et des cris de ses supporteurs, il célèbre sa victoire certaine.

Ces femmes, Ysabel et les filles du journaliste, se demandent quant à elles si ça vaut la peine de haïr l’abus et la violence, et si c’est justement cela qui a fait que la justice leur glisse des mains, trente longues années plus tard.

La mairie de Lima glissera des mains du « Capitán Arturo », quatre jours plus tard.

*Note de la traductrice : le récit d’Ysabel mérite à nos yeux la légitimité que la justice péruvienne lui a nié. C’est pour cela que nous reconnaissons la valeur et le courage de son discours en tant que femme et minorité et la moindre chose que nous pouvons faire à partir de l’impuissance que génère la lecture de son histoire est de la nommer comme telle : une femme qui donne son témoignage est TEMOINTE et pas TEMOIN.



Traduit de l’espagnol par Lucía Sánchez Napal.