C’était déjà il y a presque trois semaines.
La voix chevrotante, François Hollande prend tous les Français de court en annonçant, dans une allocution présidentielle au caractère exceptionnel, qu’il ne se représentera pas devant le suffrage populaire pour briguer un second mandat à l’Elysée. Dix minutes riches en suspens, au fil conducteur à la limite du tragique, qui constituent véritablement le point d’orgue de ce qui n’aura été qu’une descente aux enfers depuis le 6 mai 2012.
 
Tant du point de vue de l’action que de la communication politique, le sixième Président de la Cinquième République n’aura jamais paru sortir de la soumission. Il décide les règles avant même que les principaux acteurs n’y réfléchissent. Si l’on pourrait longuement débattre de la politique générale de l’exécutif, il paraît ici inutile de revenir dessus. Cherchons plutôt à savoir pourquoi nous subissons une vraie faillite démocratique.

Des échéances électorales verrouillées par les sondages et les médias

 

La prochaine élection présidentielle aura lieu dans quatre mois. Depuis 2014 pourtant,  les instituts de sondage les plus affamés sont à l’offensive avec des échantillons hebdomadaires ou quotidiens, pour faire de mai 2017 un sujet d’actualité central dont ne pourrait se passer les services de traitement de l’information, qui se retrouvent obligés à légitimer son évocation.
 
Le phénomène est pervers, mais rien ne paraît en mesure de pouvoir l’arrêter dès lors que les premières étapes du long emboîtement qui en découle sont enclenchées.
Quand les propres mesures, relevant de l’ « exercice du pouvoir, » , cher à Léon Blum, n’attisent pas les tensions au sein des partis concernés, il faut alors trouver à tout prix des frondeurs artificiels, faire les yeux doux à telle ou telle personnalité politique, lancer des rumeurs folles, flatter son ego, déclencher des ambitions personnelles nouvelles.
 
Combien d’organes de la presse quotidienne généraliste se seront essayés au jeu du meilleur analyste de la politique partisane, sans véritable succès, puisque les derniers événements tendent à discréditer de plus en plus le dogme du journalisme de l’instantané.

Les médias, nouveaux pourfendeurs du peuple ?

 

On peut également s’y prendre différemment.
 
Se faire le porte-parole d’une population parallèlement méprisée par les élites, s’octroyer les statuts de spécialistes sur les grands plateaux des émissions politiques contemporaines, et, in fine, livrer des verdicts déconnectés de la réalité en se basant sur des sources statistiquement mal maîtrisées, ou pire, erronées et dévoyées à des fins idéologiques savamment passées sous silence.
 
Combien de fois avons-nous eu l’impression, en lisant un article, écoutant un reportage, d’avoir affaire à des projections effrénées et bien trop sûres d’elles vers l’avenir, et la gêne, en écoutant les responsables politiques, de les voir surenchérir dans la course au sensationnalisme, quitte à délaisser clairement les sujets qui préoccupent les citoyens ?

 François Hollande a-t-il laissé le champ libre ?

 

Les responsabilités sont bien évidemment partagées. Se voulant « président normal », François Hollande a pratiquement toujours paru aux abonnés absents aux moindres saillies de ses ministres successifs, ne se faisant pas prier pour exploiter minutieusement le maximum du temps de parole leur étant concédé.
 
Ainsi, nous vivons, bien fatalement, des semaines entières passées à décortiquer le moindre champ lexical provocant d’Emmanuel Macron, de Manuel Valls, où les dernières indiscrétions sur la parution d’un livre « choc », mais encore à vouloir reconstituer le déroulé d’un déjeuner.
 
La triste impression que le Président de la République, disposant d’une autorité sans précédent dans le système institutionnel français, passe plus de temps à donner des documents confidentiels défense à des « experts » du Monde, plutôt que d’agir au quotidien et de rendre compte de son action, pourrait nous convaincre d’un abstentionnisme défensif, d’une adhésion à la thèse du tous pourris.

Les médias ont pris une place qui n’est plus la leur

 
Après tout, est-ce bien normal de voir la grande majorité de l’éditocratie vouloir quasiment trancher à la place du président de la République et du seul souverain en République, le peuple, sur le paysage des candidatures des prochaines élections ?
 
Est-ce également normal de devoir regarder de manière désabusée ces travailleuses et travailleurs précaires, qui nous transmettent leur sourire à la sortie du métro en nous tendant l’un de ces innombrables journaux gratuits, alors que nous méritons intrinsèquement un accès plus objectif et exhaustif de l’environnement qui nous entoure ?
Est-ce également juste de découvrir des candidats à la candidature à une primaire, au programme soufflé par des think tanks privés totalement prisonniers d’un entre-soi promotionnel bureaucratique, technocratique, dans la plus pure opacité, sans être consultés ?
Est-ce réactionnaire de s’indigner contre le passage du septennat au quinquennat, en 2000, accompagné de l’alignement des législatives en juin sur le résultat présidentiel ?
Est-ce correct d’extirper aux élections locales leur signification, au service d’une analyse holiste faussant le débat public, n’ayant que pour seul résultat d’auto-satisfaire encore un petit peu plus des gouvernants n’ayant plus honte de rien, au point de vouloir supprimer le 49.3 après en avoir fait usage à six reprises, le tout en flirtant avec l’inconstitutionnalité ?

Pour une nouvelle réappropriation du langage politique

Le comble de l’indigestion survient lorsque celles et ceux ayant considérablement dégradé les relations de confiance entre les institutions et les citoyens, séduisent constamment l’idéologie de réaction qui n’aurait jamais pu se structurer sans l’élargissement de nouveaux schémas d’échanges, de décryptages et de production de l’information, qui s’attachent à créer un nouveau carcan de la pensée, selon une logique binaire et utilitariste ?
 
Constamment, nous avons de quoi nous trouver impuissants, quand des balbutiements en 140 caractères trouvent plus de légitimité que des universitaires dans leurs amphithéâtres. Nos représentants politiques, sont devenus esclaves de ce qui leur semble bon à première vue, tout ce qui peut leur conférer une plus-value immédiate, alors que l’attirance concurrentielle requiert la sous-division de tâches néo-fordistes à partir d’un clavier à 108 touches, soutenant l’émergence de clones virtuels devenus maîtres d’un marché politique commun, où les esclaves s’accroissent.
 
Tout individu souhaitant s’accorder le temps de la réflexion, l’utilisation d’une méthode scientifique avant d’exprimer son libre-arbitre, se voit disqualifier par la vindicte du bon sens populaire, courroie instrumentalisée de la dictature de l’instantané qui plane sur nos esprits. Pire, il se voit accablé de tout un tas d’adjectifs vidés de leur signification. Négationniste, terroriste, complotiste, bobo, idiot utile, mais aussi utopiste serait celui s’en allant contre les présupposés que l’on cherche à nous faire admettre au nom du consensus, de la synthèse, pour ne pas désigner les dogmes dominants qui nous restreignent dans notre réflexion permanente.

L’artificialisation de la représentation ? Un non-sens.  

Le bon sens, l’évidence, l’artificialisation de la représentation, se transforment devant nous en un non-sens que nous nous devons d’admettre. Mais, pourriez-vous dire, pourquoi avoir élargi ce triste constat bien au-delà des faillites d’un seul quinquennat dans le temps ? Ce clap de fin couronne la victoire d’un modèle opportuniste, bradant l’éthique pour l’audience, l’opiniâtreté en lieu et place de la popularité, ce qui n’a peut-être jamais réussi à démotiver de manière aussi profonde une population pourtant historiquement férue de politique.
 
Pourtant, une grande partie des nouvelles plate-formes du numérique, qui semblent nous obliger à suivre le rythme qu’elles imposent, contiennent à plusieurs degrés des éléments propices à la renaissance démocratique que nous avons toutes et tous à la bouche ! Par conséquent, notre propre capacité à fédérer des agoras parallèles, à réinvestir la parole et l’espace public, ne peut qu’être indissociable de la faculté à mettre un terme aux dérives incontrôlées de ces mêmes ustensiles de propagande.
 
La pérennité de la Vème République, après tout cet exposé, mérite d’être soulevée. Une refondation du contrat social, rompu par ceux qui s’en étaient fait les garants, doit être à l’ordre du jour des débats présidentiels, qui ont la mission de nous faire réfléchir sur notre logiciel de pensée. Ce contrat social du XXIè siècle, je le perçois comme inhérent de notre bonheur collectif et individuel, mais aussi en un nouveau langage inclusif, ouvrant ses portes aux marginalisés d’aujourd’hui. Servons-nous des savoirs et de nos expériences pour nous fixer un horizon politique, qui, à défaut d’être objectif, reprenne une logique volontariste et saine à partir des réalités sociales.