L’Europe est au coeur de nos préoccupations et de nos modes de vie aujourd’hui. A l’heure où la machine européenne a débloque 50 milliards d’euros pour lutter contre les fraudeurs du Panama Papers, il serait temps d’en savoir un peu plus sur la construction sociale et économique de cette communauté aujourd’hui et de réaliser qu’elle doit se consolider pour demain. 

Le modèle européen : intégration plutôt que collaboration

Lors de la constitution de la Communauté, la coopération était devenue une méthode surannée qui a donc laissé sa place à un mode de fonctionnement inédit : l’intégration. L’idée des fondateurs était de faire converger des intérêts intangibles reposant sur un socle commun. 

Si les critiques sont nombreuses à l’encontre de l’Europe aujourd’hui, force est de reconnaître les résultats probants de ce modèle, notamment d’un point de vue juridique.

Il y a en effet un arsenal important et ingénieux mis à la disposition des citoyens de l’Union. Dans le même temps, l’incidence du droit de l’Union s’accroît dans la législation des Etats membres. Les directives européennes sont par exemple aujourd’hui dôtées d’un effet direct qui permet à n’importe quel justiciable de les invoquer lors d’un procès en cours lorsqu’une disposition du droit interne va contre ses intérêts. Le pouvoir de l’Union s’est manifesté à de nombreuses reprises ces dernières années dans les droits et libertés fondamentaux. Ainsi, chaque individu a le droit à la vie, à une identité ou encore à un procès équitable. Si cela nous paraît de prime abord normal, de nombreuses affaires sont souvent soumises au juge européen en ce sens. 

Une intégration insuffisante source de désamour

Mais plus généralement, cette intégration est insuffisante et peu efficace : c’est la raison principale pour laquelle peuples et élites critiquent aujourd’hui un système qui n’est pas totalement assumé.

Prenons un exemple simple : aujourd’hui d’un point de vue international, il vaudrait mieux pour tous les pays européens de ne parler que d’une seule voix et d’être représentés par un “ministre européen des affaires étrangères”. Cela aurait pu être particulièrement utile lors des négociations en Ukraine, pour la COP21, contre le terrorisme, lors d’événements importants (tremblement de terre en Haïti par exemple).

En son temps, Kissinger disait “Je veux parler à l’Europe”, sa requête a failli être exaucé. 

En 2007, sous l’impulsion du traité de Lisbonne, un poste de “Haut représentant de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité” fut créé. D’un point de vue simplement sémantique, les anglais avaient refusé la formule de “ministre des Affaires étrangères de l’Union” inclus dans le Traité de 2005. Mais l’instauration de ce poste n’a simplement pas été assortie d’une modification des mots. En terme de pouvoir, le Haut représentant ne peut aujourd’hui encore prendre aucune initiative : toutes les décisions qu’il applique doivent être adptées par les Etats membres du Conseil européen. 

Certains souverainistes ont défendu un temps l’idée que cette solution d’un semi-ministre permettait aux Etats membres de garder des marges de manoeuvres importantes dans leurs affaires étrangères.

Résultat en France : le budget de la défense a explosé, nous avons envoyé seul nos militaires et sommes allés en guerre sans le soutien de personne au Mali ou  en Centrafrique.

Dans le même temps, nous ne sommes pas intervenus en 2013 lorsque Bachar Al-Assad gazait sa population alors que nous aurions du/pu agir à cette occasion et empêcher Daesh de prendre toute la région.

Il faut que chacun comprenne que l’on peut reste souverain mais à une plus grande échelle et qu’il vaut mieux être représenté d’une seule voix face aux grands blocs. La meilleure manière pour nous d’être indépendant aujourd’hui est de nous unir diplomatiquement au moins, sinon nous sommes condamnés à suivre les Etats-Unis dans toutes leurs interventions militaires… 

Reprendre le chemin de la construction européenne

Face à cette intégration en demi-teinte, il y a deux postures. Je veux en supprimer d’ores et déjà une : La question n’est pas de déconstruire, ça on sait très bien le faire. 

La question aujourd’hui est d’unifier pour renforcer. Qu’il s’agisse de la sécurité ou de l’économie, les standards européens doivent tendre vers une convergence. Mais celle-ci n’est pas possible lorsque nous organisons nous-même les conditions des inégalités entre Etats membres, lorsque nous organisons-nous même la stagnation et lorsque ceux qui prennent des décisions ne sont pas soumis au suffrage universel. 

La question est de construire au-dessus de cet édifice, d’ajouter des étages à la maison Europe. Mais comment lancer de telles réformes quand de simples modifications à la marge sont refusées avec violence ?

L’Europe de demain ne pourra se faire sans les peuples. Et ces peuples aujourd’hui hostiles à une véritable intégration doivent comprendre par la pédagogie que nous ne pourrons nous en sortir dans ce qu’Alain Badiou appelle le capitalisme mondialisé.

Réaliser à l’échelle d’un pays des réformes pour répondre à des problèmes plus importants (la fraude fiscale, les flux migratoires), ce n’est pas possible.

La France a besoin de Google, Google n’a pas besoin de la France. En revanche, Google a besoin du marché européen et l’Irlande a besoin d’être en Europe. Si l’on contraint la firme américaine à payer ses impôts et Dublin à faire converger sa fiscalité nous n’aurions pas de problèmes de fraude. 

La Grèce meurtrie par l’Allemagne : le rôle contre-productif d’une Europe aux mains de la finance

En évoquant cette question de la finance et de l’économie, le sujet de la Grèce est incontournable. Force est de reconnaître que l’attitude des créanciers est aujourd’hui plutôt contre-productive : nous agissons sans vision de long terme et avec beaucoup de froideur.

Rappelons-nous ces mots de Ronsard “Quel ami me voyant en ce point dépouillé / Ne remporte au logis un œil triste et mouillé / Me consolant au lit et me baisant la face / En essuyant mes yeux endormis par la mort ?” (Derniers Vers,1586)

Devons-nous attendre qu’un peuple soit affamé pour se rendre compte qu’il a un rôle à jouer en Europe ? Devons-nous à la manière de Ronsard venir faire l’inventaire de l’échec cuisant de l’Union ou devrions-nous plutôt combattre cette gangrène qui s’installe et un déclin annoncé ?

Les créanciers de la Grèce n’ont jamais voulu d’argent, les politiques d’austérités n’ont eu qu’un objectif : faire souffrir des peuples, elles ne les ont pas sorti de leur misère.

L’austérité, c’est l’allégorie même d’une politique sans résultats existant par principe mais sans réelle utilité pour les citoyens et profondément nocive pour les économies. Et nos frères allemands devraient connaître ce sentiment après leur lourde histoire économique : du Traité de Versailles aux sanctions de l’après-Seconde Guerre jusqu’à la crise de l’est avant l’éclatement du bloc soviétique… 

Pour demain : une lutte acharnée contre les dettes souveraines

Pour éviter d’avoir à parler d’un autre exit de l’Union, il nous faut pour demain réaliser une lutte acharnée pour la suppression des dettes des Etats : effacement partiel, mutualisation des dettes, échelonnement des remboursements pour les Etats en difficulté, réinvestissement massif, contrôle plus important de la monnaie avec une fusion de la BEI (Banque Européenne d’Investissement), du SEBC (Système Européen des Banques centrales dont fait partie la BCE) et des comités de l’Eurogroupe qui n’ont presque aucune valeur juridique. Enfin, il convient d’assumer cette intégration européenne qui prendra alors les contours d’une Fédération en évitant de multiplier les dépenses de fonctionnement en faisant des doublons. 

Simplifier, unifier, renforcer et alléger le poids des dettes : voilà en somme l’utilité première de cette Fédération européenne.

Avec une Banque centrale disposant d’un organe plus politique, il faudra aussi renforcer les contre-pouvoirs sociaux. Pourquoi ne pas envisager une fusion entre le CR (Comité des Régions) et le CES (Comité Economique et sociale) qui leur permettrait de disposer en plus d’une prérogative plus large sur les questions monétaires et de dettes ?

La mise en place d’un protectionnisme européen face au capitalisme mondialisé

Daniel Cohn-Bendit le disait durant son dernier discours au Parlement européen il y a quelques jours « ce que nous avons réalisé est inconcevable », alors tenons le nous pour dit : L’Europe aujourd’hui peut réaliser l’impossible. Et qu’il s’agisse du bilan de l’Union ou de son attachement à la France on peut difficilement remettre en cause la vérité : la construction européenne est aujourd’hui un succès lorsque l’on voit ses détracteurs. 

Soyons audacieux et dessinons dans le même temps un vrai horizon pour l’Union Européenne.

Il faut ouvrir les yeux : dans une trentaine d’années, la France ne figurera plus au G7. Il est temps de choisir notre avenir : ou bien s’enclaver et ériger une tour imprenable nous-même en suivant les « euro-hostiles » au risque d’avoir à subir demain une hégémonie des pays émergents ou bien construire une union en soutenant ceux qui ont construit l’Europe et dans ce cas nous prenons le parti de nous unir avec nos frères européens pour s’inscrire dans un dessein commun. Quels frères européens ? La question de l’Europe à 28 a été posée par Viola dans le premier article de ce cycle de réflexion. La question qui se pose surtout c’est : de quelle manière ? Sommes-nous obligés d’être dans la même Union Européenne ? Pourquoi ne pas concevoir un noyau dur d’une douzaine de pays soutenu par des petits blocs (les pays du Nord, de l’Est) liés économiquement et juridiquement à cet ensemble comme c’est le cas aujourd’hui ? Et pourquoi en somme ne pas imaginer qu’une Europe fédérale à 28 est impossible ? Si chaque Etat propose un référendum à son peuple et qu’un vrai débat de fond a lieu, si celui-ci est d’accord où serait le problème ?

Economiquement viable, politiquement faisable, culturellement déjà acquise, l’Union européenne de demain montre ici et là quelques prémices satisfaisantes. Mais soyons plus ambitieux, allons plus loin : il nous faut contrôler les flux de capitaux et d’humains.

D’abord économiquement, ce n’est pas à la finance de diriger l’Etat mais à l’Etat de chercher à réguler la finance. Première place des marchés financiers au monde, l’Union Européenne pourrait profiter de ce pouvoir pour poser une norme de droit suffisante pour limiter les flux : sanctuariser les dettes publiques, mettre les intérêts entre parenthèse, échelonner les remboursements. Dans le même temps, elle doit contrôler sa monnaie : si la BCE joue un rôle aujourd’hui économique, ses rennes doivent être profondément politiques et démocratiques (ce n’est pas aux allemands de dicter la conduite). Enfin, il convient de songer de plus en plus sérieusement à une mutualisation des dettes souveraines voir à l’effacement partiel de certaines d’entre elles comme cela a déjà été à maintes fois réalisé dans l’histoire.

Et dans tout cet ensemble, il est fondamental d’instaurer un protectionnisme européen. Comme l’explique Jacques Sapir, le « libre-échange entraîne un double effet dépressif, direct sur les salaires et indirect à travers la concurrence fiscale qu’il rend possible ».

Les partisans du libre-échange qui tiennent aujourd’hui les rênes de l’appareil européen ne doivent pas oublier que figure le mot « libre », et que cette liberté a des limites. « Entre le riche et le pauvre, c’est la liberté qui opprime et le droit qui affranchit »  (Lacordaire) Que souhaitons-nous ? Plus de libre-échange, et donc plus d’inégalités mais le respect strict d’une inégalité naturelle ou plus de régulation et donc moins d’inégalités ?

Par protectionnisme, il faut entendre des frontières extérieures et une taxation obligatoire des produits importés hors d’Europe. Sans rappeler les propositions de Lordon ou de Todd, il convient de réfléchir à l’Europe fédérale comme un tout économique.

Et ce « tout » économique passe par une union douanière (principe défendu par Maurice Allais notamment) assortie d’une fiscalité-plancher et de la recherche d’un modèle social minimum (et non pas commun).

La plus grande victoire de l’Europe est d’avoir permis en cinquante ans une convergence philosophique pour permettre à tous les Etats de reconnaître une large majorité de droits humains communs. Même s’il demeure des exceptions, il faut reconnaître que cette démarche d’intégration a porté ses fruits.

Il nous reste alors à l’appliquer dans des secteurs plus larges cette démarche d’intégration inédite encore et continuer de défendre ce qui fait notre Union.

Investir en Afrique… sans tomber dans le néocolonialisme

Nos frontières doivent être des ponts plutôt que des murs.

Nous, peuples européens, avons un intérêt géographique qui dépasse nos frontières. Nous sommes cet Atlas qui porte le poids du ciel sur son dos et notre rôle est de se battre pour tous ceux qui auront besoin de nos Lumières.

Remontez à Eschyle, parlez-nous des romains et de la conquête de Carthage, dites-nous l’histoire du christianisme, souvenez-vous des textes fondateurs: du code d’Hammurabi à la Bible…

Pensez au Moyen-âge, ne nous arrêtons pas seulement aux croisades, parlons de la belle Andalousie, des conquêtes persanes, parlons enfin de ces immenses découvertes tantôt arabes tantôt européennes, parlons aussi de l’esclavage, des grands échanges, du commerce triangulaire, de ces immenses routes qui vont de Marseille aux Indes, des explorations aussi vastes que le monde.

De l’esclavage naissant au XVeme siècle, remontez aux voyages de Gauguin, ne vous arrêtez pas: les deux guerres mondiales, la guerre froide, la décolonisation, les flux incessants d’individus et la mondialisation capitalistique.

Il nous faut donc agir pour les migrants en accueillant une partie d’entre eux en Europe pour lutter contre le vieillissement de nos populations et participer d’un acte de solidarité qui renforce nos cultures.

Dans le même temps, il faut solutionner les problèmes qui poussent à l’immigration massive : la corruption, l’absence d’Etat de droit et la pauvreté qu’il nous arrive d’organiser pour partie dans les pays de l’ex-Tiers-Monde. 

Mais si nous agissons, cela ne doit pas tomber dans un néocolonialisme. Il faut considérer nos partenaires comme de véritables partenaires, négocier avec eux sur un pied d’égalité et agir de manière démocratique.