Pourquoi Marine Le Pen vole-t-elle au dessus de ses casseroles dans les sondages ?

Assaillie par les affaires judiciaires, Marine Le Pen conserve une avance difficilement compréhensible dans les intentions de vote et maintient selon les sondages sa qualification au second tour de la présidentielle. Après l’affaire Fillon et la chute du candidat LR dans les sondages, comment expliquer les chiffres toujours si bons de la candidate frontiste dans la course électorale ?

Marine Le Pen n’a jamais été aussi haut dans les sondages et cela fait plusieurs mois qu’elle fait la course en tête, certaine d’être au second tour. Les autres candidats à la présidentielles se livrent quant à eux une bataille sans merci pour espérer être confrontés au parti frontiste sur la dernière ligne droite et l’emporter grâce à la mobilisation anti-FN. Marine Le Pen navigue pourtant en pleine tempête judiciaire, rattrapée par ses affaires gênantes de corruption et autres détournements de fonds publics. Alors que François Fillon a énormément pâti des révélations de fraude concernant sa femme et ses enfants, comment se fait-il que Marine Le Pen, acculée par les affaires, ne subisse aucun dommage électoral dans les intentions de vote ?

Les raisons de ce maintien semblent diverses : stratégie de campagne extrêmement bien huilée, manque d’attaques sur le fond de son programme, image savamment travaillée ; le candidat du parti d’extrême-droite n’est plus le scandaleux Jean-Marie Le Pen mais bien Marine. Elle a su transformer le FN pour dépasser dans l’imaginaire de ses potentiels électeurs, l’image diabolisée qui perdurait pour le reste des électeurs.

Les affaires qui la plombent

Depuis 2014, le Parlement européen avait de forts soupçons envers le Front national qu’il accusait d’employer fictivement vingt assistants parlementaires travaillant en réalité uniquement pour le compte du parti. Si les faits sont avérés, il s’agirait de détournement de fonds publics de l’Union européenne. Le Parquet de Paris mène son enquête depuis mars 2015 et a ouvert une instruction en décembre dernier pour abus de confiance et recel. Il cherche à déterminer si le FN a bien établi un système de corruption pour rémunérer certains de ses cadres. Dans le cadre de cette affaire, la cheffe de cabinet et le garde du corps de Marine Le Pen ont été mis en examen mercredi. Face à ces accusations, le parti dénonce une « opération médiatique dont le seul but est de tenter de perturber le bon déroulement de la campagne électorale présidentielle et de tenter de nuire à Marine Le Pen, au moment même où sa candidature effectue une importante percée dans les intentions de vote ».

La candidate du FN est également soupçonnée – avec son père – d’avoir sous-évalué sa déclaration de patrimoine en 2014. La Haute autorité pour la transparence de la vie publique (créée après l’affaire Cahuzac) estime la fraude à plus d’un million d’euros pour Jean-Marie Le Pen et à plusieurs centaines de milliers pour sa fille (soit environ 60% de leurs actifs respectifs). On pourra rappeler ici que Marine Le Pen ne paye pas l’ISF et qu’elle ne compte pas l’abroger si elle est élue car l’auto-proclamée « candidate du peuple » trouve cet impôt « injuste ».

Enfin, treize personnes sont actuellement mises en examen dans l’enquête sur le financement des campagnes électorales du FN aux municipales, sénatoriales et européennes de 2014 ainsi qu’aux départementales de 2015. Le Monde a révélé samedi que Frédéric Chatillon, directeur de la société de communication « Riwal » et ami proche de Marine Le Pen, avait été mis en examen par le parquet de Paris le 15 février dernier pour escroqueries et abus de biens sociaux. Il aurait surfacturé des kits de campagnes aux candidats du FN afin de gonfler les remboursements des frais de campagne assurés par l’Etat.

Des votes d’adhésion

Marine Le Pen pointe à 27% dans le dernier sondage Kantar paru dimanche, soit presque 10% de plus qu’aux dernières élections présidentielles. Pourquoi ? Principalement parce que désormais, la candidate peut miser sur de véritables votes d’adhésion à son projet et non plus seulement sur des votes de contestation et de rejet des autres candidats ou du parti sortant. Ce phénomène est observable à travers la dynamique des intentions de vote. Plus les sondages confirment sa progression, plus sa dynamique augmente. Tandis qu’auparavant, des estimations la donnant en bonne position engendraient, au sondage suivant, de vives réactions contraires : le vote de contestation était vite contrecarré par un sentiment de peur.
Concrètement, ceux qui disaient voter pour le FN seulement dans le but de montrer leur colère envers les autres partis et faire réagir, réalisaient sans doute que ce n’était plus si drôle quand le réel les rattrapait. 

Aujourd’hui, la donne est différente ; ceux qui vont voter FN vont le faire parce qu’ils croient au projet de Marine Le Pen, parce qu’ils pensent que l’immigration est la racine des problèmes qui les touchent. Et les affaires ne les freinent pas étant donné qu’ils sont convaincus que tous les politiques ont leurs casseroles. La plupart de ses sympathisants précise d’ailleurs que dans l’affaire des emplois fictifs au Parlement européen, il n’y a pas eu enrichissement personnel. S’il y a eu détournement de fonds, c’était pour le parti, et donc pour une cause (presque) noble à leurs yeux. Ce qui compte avant toute chose, c’est ce Marine Le Pen leur promet. C’est donc sur ce terrain qu’il faut aller la chercher : le terrain des idées.

Pas d’attaques sur le fond

Le problème réside dans le fait que Marine Le Pen progresse malgré ces affaires et qu’en plus, ses concurrents n’en tire aucun bénéfice. Macron, Mélenchon, Hamon et Fillon continuent à penser que pour la contrer, il faut brandir l’étendard de la diabolisation du FN et de ce qu’il représente sans s’attaquer à son programme sur le fond. Les autres candidats à la présidentielle ne comprennent pas que pour enrayer la dynamique du FN, ils doivent convaincre ses électeurs potentiels qu’eux aussi ont des propositions pour les aider. Ils doivent apporter une alternative concrète et des solutions prenant en compte ces français oubliés et désabusés qui voient dans le vote frontiste la dernière carte à jouer pour améliorer leur quotidien.

Car la logique veut malheureusement que, quand on se contente d’attaquer Marine Le Pen sur ce qu’elle représente – sa dangereuse image de raciste, xénophobe, volontairement adoucie par la nécessité de rentrer dans les cases des partis aptes à gouverner sans trop faire peur – on joue le jeu du FN. Tout simplement parce que ses représentants ont déjà prévenu leurs sympathisants en leur disant grosso modo : « attention, le système va chercher à nous décrédibiliser en nous attaquant sur notre image, ne vous y fiez pas et résistez. Vous êtes anti-système si vous êtes avec nous, mais vous êtes dedans si vous avez la simplicité d’esprit de les croire. Ce sont eux qui vous manipulent. »


Marine Le Pen, la candidate auto-proclamée “anti-système” au Gala du Time

Décrédibiliser les médias

On peut mettre dans le même panier toutes les attaques concernant les médias et la justice présentée comme corrompue et politique. Cela expliquerait le plus naturellement du monde pourquoi le parti n’a pas à s’y soumettre. La même stratégie a été utilisée avec brio par Donald Trump durant toute sa campagne et même après. Il n’a cessé de cracher son venin sur les journalistes pour les décrédibiliser en disant qu’ils mentaient. Résultat : toutes les tentatives journalistiques pour stopper la victoire de Trump ont été vaines. Ses partisans ne prenaient même pas la peine de lire les informations sur le candidat, partant du principe qu’elles étaient fausses. La tactique des « fake news » ou « alternatives facts » s’est institutionnalisée depuis le 20 janvier par le biais de la garde rapprochée de Trump. Elle est de même réutilisée par le FN pour justifier toutes les casseroles qui lui tombent dessus.

Décrédibiliser la justice

On a par exemple pu voir ce weekend lors de son meeting à Nantes que Marine Le Pen se permettait maintenant d’attaquer les magistrats qui « sont là pour appliquer la loi, pas pour l’inventer, pas pour contrecarrer la volonté du peuple, pas pour se substituer au législateur ». Dans notre pays, comme dans la plupart des démocraties, un des piliers fondamentaux du système est la séparation des pouvoirs. Le judiciaire, le législatif et l’exécutif sont des organes différents exerçant les uns sur les autres le moins d’influence possible. La justice est par conséquent impartiale. C’est un de ses devoir de se saisir d’une affaire lorsque des soupçons suffisants pèsent sur une personne ou un groupement, et d’autant plus lorsque cette personne prétend aux plus hautes fonctions de l’Etat.

Les paroles de Marine Le Pen pour se dédouaner du marasme judiciaire dans lequel elle s’embourbe, sont surréalistes. Mais elles montrent bien à quel point la candidate s’invente tout bonnement sa propre vérité à partir du moment où celle qui prévaut chez le quidam moyen ne lui plaît pas ou la fragilise. De la même manière, Mme Le Pen avait déclaré, à la suite de l’audition de son garde du corps et de sa cheffe de cabinet dans le cadre de l’affaire des emplois fictifs européens, que « les Français savent exactement faire la différence entre les vraies affaires et les cabales politiques. Ils le savent pertinemment. » Encore un usage flagrant de la méthode des faits alternatifs donc.

Victimisation assumée

Par ailleurs, Mme Le Pen ne cesse de revendiquer le caractère politique et partial des affaires qui la ciblent. Sa défense réside avant tout dans une victimisation permanente par rapport aux journalistes et aux autres candidats. Ces derniers chercheraient par tout moyen à la faire tomber à deux mois du scrutin alors même que la candidate frontiste est pour le moment pressentie en tête au premier tour selon les sondages. Elle a d’ailleurs réitéré sa théorie du complot dimanche à Nantes et s’est présentée comme la « cible du système ». Au journal La Provence, elle accuse l’instrumentalisation de la justice à son égard, citant la prise de position de Bernard Cazeneuve. « Le parquet instruit cette affaire depuis 2 ans. Pourquoi une telle agitation au moment où je connais une dynamique électorale ? Pourquoi pas avant ? Pourquoi pas après les élections ? »

Selon Marine Le Pen, la « cabale médiatique » à son encontre serait le fruit d’une convergence malhonnête des journalistes. Tout cela dans le but de faire gagner Emmanuel Macron, son probable adversaire au second tour, qu’elle présente comme le chouchou des médias.

Une justicière des temps modernes

Une autre raison pour laquelle les scandales n’affectent pas Marine Le Pen est directement liée à son image. Celle d’une justicière des temps modernes, qui n’est pas à l’abri de quelques écarts de conduite. Le youtubeur Usul l’a très bien démontré dans une de ses vidéos en comparant la candidate à Batman. Lorsqu’on se présente comme anti-système, logiquement, on n’est pas tout rose. La légende veut que même l’homme chauve-souris qui combat les méchants ne soit pas parfait. Ça colle à cette idée que tout le monde se fait du héros venant sauver l’humanité au péril de sa vie.  En témoigne le clip de campagne très commenté de la candidate. Elle s’y tient, conquérante, sur une plage de Normandie, fixant l’horizon, pensive et déterminée. Que voulez-vous ? Quand on a été investie d’une telle mission, on peut bien voler un peu d’argent public quand même ! C’est pour la bonne cause !

De plus, la candidate n’a jamais revendiqué comme François Fillon une probité absolue à l’égard de ses électeurs. Elle cultive au contraire ce mysticisme de la transparence au sein de son parti qui en viendrait presque à faire douter de l’anormalité de ses pratiques. On peut ici rappeler le naturel avec lequel Marine Le Pen a refusé de se présenter à la justice la semaine dernière dans le cadre de l’affaire sur les emplois fictifs au Parlement européen. En vertu de son immunité parlementaire, elle avait tout à fait le droit de ne pas répondre à la convocation des enquêteurs. Mais il est surtout intéressant de voir qu’en pleine campagne présidentielle et à moins de deux mois de l’échéance électorale, la candidate n’a aucun scrupule à conserver son image de « rebelle » en agissant de la sorte. Elle n’a eu aucune peur de choquer les français hésitant à voter pour elle. Contrairement à François Fillon, elle assume son manque de transparence. Mais elle le présente comme une marque d’insoumission au système qui la cible de manière injuste.

Cette dynamique électorale s’enrayera-t-elle ? En tout cas, si les affaires n’ont pas raison de Marine Le Pen dans l’opinion de ses sympathisants, il est clair qu’elle aura mené tout le monde à la baguette. Et ce en respectant sa propre moralité. Qui peut croire à une impunité telle que la candidate, si elle est élue en mai prochain, se verra protégée par une immunité présidentielle pendant cinq ans ? Dans un tel scénario, le plus gros souci des Français sera sûrement tout autre…