Qui a gagné le débat de la présidentielle ?

De toutes les questions qui surviennent après un débat politique de large audience, celle du gagnant est sans aucun doute la plus pressante. Qui a gagné le débat de la présidentielle ce lundi 20 mars au soir sur TF1 ? Tout le monde a sa réponse, tout le monde a son avis, Béchir vous donne son point de vue.  ANALYSE

D’abord, ne vous offusquez pas, ça ne changera pas grand chose… 

Sur les grands électorats en France, sachez-le par avance, la fin d’un tel débat ne change rien à l’issue de l’élection présidentielle. Un débat, quelle que soit son envergure, a vocation à marquer les esprits, à développer les idées, à montrer les différences.

Qu’il s’agisse d’expressions (le “monopole du cœur” de Valéry Giscard d’Estaing) ou encore de passages entiers (“Moi Président” de François Hollande), les grands débats politiques sont souvent des marqueurs politiques et des moyens de renforcer les candidats et leurs militants dans une perspective de conquête du pouvoir.

Chacun se légitime à l’intérieur de son camp, les dissidents sont sommés de soutenir le camp majoritaire et l’unité du groupe est ainsi retrouvée. Gaël Villeneuve parle à ce titre “d’adoubement archaïque“. 

Ensuite, il n’y a pas eu UN mais DES gagnants à ce débat

Hors de toute réflexion strictement militante, il n’y a pas eu “un” mais “des” gagnants à ce débat. Si l’on voulait même être précis, il n’y a eu QUE des gagnants. 

François Fillon immunisé contre les polémiques

François Fillon dont on espérait qu’il soit un morceau de viande dévoré par ses rivaux a réussi à sortir de la caricature du Pénélopegate pour développer son programme.

Il a, à de nombreuses reprises, montré sa différence avec Emmanuel Macron. En ce sens, les électeurs tentés de soutenir le second après la déchéance morale du premier seront sans doute découragés de le faire après ce débat.

Emmanuel Macron, le Président du consensus

Emmanuel Macron dont on prédisait qu’il serait la tête de turque pour ses bons scores sondagiers n’a eu de cesse de mettre en avant la proximité qu’il pouvait avoir avec les intervenants au débat.

Étant tantôt d’accord avec Benoît Hamon, Jean-Luc Mélenchon ou encore François Fillon, il a aussi su se démarquer au grand dam de Marine Le Pen avec laquelle il n’a pas exprimé de proximité politique. De ce débat, son caractère consensuel ressort avec vigueur ce qui lui permettra de continuer de composer tantôt avec la gauche, tantôt avec la droite en dépit d’un flou qui ne l’embarrasse plus trop dans les sondages.

Jean-Luc Mélenchon, le Président-Professeur

Jean-Luc Mélenchon dont on estimait qu’il était jusqu’à présent un sous-candidat, banni parfois par les médias, boudé souvent par les élites et mésestimé par une partie de l’opinion pour son manque de stature présidentielle a “renversé la table” selon l’expression consacrée.

Tantôt professeur, tantôt arbitre, beaucoup se sont d’ailleurs mis à préciser à chacune de leurs interventions qu’ils allaient être en désaccord avec lui. À mesure que le débat avançait, il devenait le standard de réflexion sur lequel tous s’adossaient.

Dans une méthode rigoureuse et pédagogique, il expliquait à chaque fois le problème, le constat et les solutions. Ces discours parlent beaucoup aux classes populaires et aux indécis qui peuvent regarder le débat sans trop être intéressés par le sujet politique de manière générale.

Il a visé dans sa stratégie les abstentionnistes et les désœuvrés de la politique, adoptant un langage parfois familier, adoptant parfois les tirs groupés (lorsqu’il déclare, à propos de divisions d’Emmanuel Macron et de Benoît Hamon “C’est un débat interne au PS” par exemple), en dépit des longues analyses trop périlleuses dans ce type de débat. 

Benoît Hamon, le rassembleur d’un camp

Benoît Hamon que l’on espérait plus a lui aussi défendu son programme et ses idées avec beaucoup de sérieux. Alors qu’une partie de ses probables ex-futurs soutiens prévoyaient de rejoindre Emmanuel Macron, il a montré leurs divergences et mis en évidence les faiblesses du candidat centriste. Ses interventions ont été couronnées d’un certain succès puisqu’elles ont été l’objet de beaux débats à ceci près que la question du revenu universel a été éclipsée.

Alors qu’à la Primaire de gauche, l’idée avait été centrale et lui avait largement bénéficié parmi l’audience, elle n’a été que purement accessoire ici : Tout le monde savait que c’était son cheval de bataille préféré et qu’il aurait pu le défendre. 

Sérieux, participant convenablement au débat (il est le deuxième en temps de parole), apportant ici et là les thématiques qui lui étaient chères (les perturbateurs endocriniens, l’Europe de la Défense…), il a su apporter une touche discrète mais ferme.

Enfin, le grand gagnant est… 

Enfin, le grand gagnant, c’est TF1 qui a organisé un débat au départ controversé, mais suivi par un public très large.

Les audiences ne sont pas encore tombées à l’heure où ces mots sont écrits mais cette émission a sans doute rassemblé une très large part de marché. Comme le rappelait il y a quelques minutes sur Twitter l’un des techniciens de la première chaîne de France, “certains serveurs ont surchauffé”. Les connexion sur internet ont été nombreuses, on rapporte quelques lags et bugs.

Le débat n’a pas coûté cher, la publicité a dû être très fructueuse, la rentabilité d’un tel événement est incontestable.

Et en conclusion, du coup, le vrai grand gagnant, c’est qui ?

Pour la petite histoire, la Rédaction de la Plume de Céryx s’est interrogée quelques minutes après le débat, une très large majorité a défendu que le candidat de la France Insoumise avait gagné le débat. C’est vrai, d’un point de vue médiatique, pas du point de vue politique. 

Emmanuel Macron, lui aussi, s’en est très bien sorti en vérité. Marine Le Pen n’a pas convaincu au-delà de son électorat. Si Benoît Hamon a évité d’être effacé et qu’il sort renforcé, la mollesse de sa campagne ne souffre d’aucun doute. Si François Fillon n’a pas été la grande victime, il n’est pas non plus le candidat-providence de la Primaire de droite.

Ce débat montre une situation qui se confirmera peut-être dans les prochains jours et qui nous invite à réfléchir à la viabilité des partis de gouvernement : On est face à une nomenclature très proche de la situation allemande des années 2000 avec une gauche libérale (celle d’Emmanuel Macron) prête à composer avec tout le monde et donc assurée de participer aux changements politiques, pareil au SPD ; et l’émergence d’une vraie gauche déterminée, celle de Jean-Luc Mélenchon, Porte-parole du “Die Linke” à la Française. 

La seule différence entre l’Allemagne et la France, c’est qu’aujourd’hui, l’opposition ne se fera pas entre notre droite conservatrice (déboussolée) et notre gauche de gouvernement (divisée) mais entre la gauche libérale, conservatrico-compatible et la gauche forte, sociale et progressiste.

Ce débat a montré, contre toute attente, que la conjoncture politique changeait, que les divisions d’hier n’étaient plus d’actualité. En 2017, il y aura un vrai débat à l’élection présidentielle, il se fera parmi les gauches et non pas avec la droite, excluant par essence la caricature Le Pen et les préjugés de Fillon.