Repenser la solidarité internationale au sein de la société civile

A défaut d’une diplomatie effective, d’une coopération intergouvernementale dénuée d’intérêts privés, de l’absence de construction sur le long-terme, de pensées inclusives et d’un concours des civilisations, la réparation matérielle des conflits armés, des catastrophes naturelles et des dégâts environnementaux de la compétition financière effrénée des nations se matérialise à travers des mains, des cerveaux, des amas de compétences et de conceptualisations.

Des femmes et des hommes catalysés à travers des organisations internationales, des multinationales, des associations, des organisations non-gouvernementales, des institutions publiques, des fondations et autres émanations humaines de coopération internationale se partagent la lourde tâche de l’action humanitaire.

Définir l’action humanitaire relève de l’exploit, de la mission impossible, tant ses acteurs et ses actes mutent perpétuellement, de par les mots, les moyens, la science juridique, le financement, la logistique. Une définition de Marie-Laure Le Coconnier et Bruno Pommier dans l’ouvrage L’action humanitaire donne l’esquisse d’une notion difficilement perceptible :

L’action humanitaire vise à sauver et préserver la vie et la dignité de personnes victimes d’un conflit ou d’une catastrophe. Elle envisage aussi des opérations de prévention. Face aux drames humains d’un monde globalisé, l’action humanitaire, spectaculaire ou discrète, occupe une place singulière, disputée et sans cesse à (re)définir. En effet, ses principes fondateurs, comme l’indépendance ou la neutralité, semblent parfois se diluer dans la profusion des initiatives et des discours. Il y a pourtant un espace essentiel, dit « humanitaire », à conquérir sans cesse.

Exit les organisations internationales, les organismes intergouvernementaux de reconstruction, les banques régionales de développement. Nous nous concentrerons principalement sur les acteurs de la société civile : les associations, les organisations non-gouvernementales et les entreprises.
Trois entités distinctes qui, depuis quelques décennies, se sont octroyées la possibilité économique de catalyser l’action humanitaire entre les mains des sujets de la société civile; il s’agit bien de vous, citoyens. Vous êtes en 2017 et réside en vous un potentiel vecteur de l’action humanitaire si votre démarche de solidarité souhaite s’agréger aux horizons internationaux.

Quelles entités choisir ? Quelles compétences mettre à disposition ? Quel(s) projet(s) choisir ? Quelles finalités dans ma démarche personnelle ?

La liste des questions n’est pas exhaustive tant les ressorts de cet engouement récent pour la solidarité internationale sont encore difficilement compréhensibles.

Il faut néanmoins discerner à travers ce nuage solidaire vaporisé par les sueurs sociétales de la prise de conscience d’un monde où chaque entité est interdépendante, deux logiques qui s’affrontent tel David contre Goliath mais sans fronde, ni épées. En effet, les armes sont remplacées par les devises, la connaissance et la dichotomie du bien et du mal.

D’un côté, une logique de l’action humanitaire mercatique, où la nécessité de faire du profit se cache derrière la nécessité d’aider, ceci afin de répondre, selon les entités à but lucratif, à un désir d’enrichissement sur le désarroi des populations civiles à travers le globe.

De l’autre, une logique de l’action humanitaire d’échange, où la nécessité de transférer les compétences et d’enrichir humainement les parties prenantes au processus de solidarité internationale s’harmonise de manière transparente avec l’utilisation des outils financiers, s’arrêtant au strict processus des charges inhérentes à la matérialisation pérenne de l’action, sans enrichissement personnel de ses acteurs.

C’est un peu le marteau et l’enclume, vous me direz même que c’est du déjà-vu, déjà cuisiné à toutes les sauces et à tous les condiments, mais fondamentalement, n’est-ce pas là le séisme majeur qui perturbe l’être intérieur de la solidarité internationale ? N’est-ce pas la goutte manquante qui empêche justement le vase de déborder pour qu’une prise de conscience globale sur la façon dont est conduit la coopération internationale se produise ?

C’est en subtilisant un vocable propre au secteur de la solidarité internationale désintéressée que l’action humanitaire mercatique, sous couvert de « servir une bonne cause » dans les « pays en développement » exécute un dessein diabolique mêlant néo-colonialisme économique (pénétrer les projets solidaires, remplacer les acteurs locaux et créer des spots économiques), déification de l’ego des (jeunes) acteurs et logique capitalistique avec profit détruisant consciemment l’humanité et le désir d’aider inné au profit d’une illusion enrichissant une poignée de personnes. 

C’est en communiquant avec des partenaires, en établissant des process rigoureux calqués sur ceux des organisations internationales et un suivi d’impact quotidien, que l’action humanitaire d’échange pousse à l’autonomisation des populations et à l’échange d’humanité, fer de lance de la solidarité internationale et poumon d’un engagement sain et consensuel. Exit les fumées nocives du volontourisme, des vacances-utiles, de l’année de césure “j’ai-envie-de-sauver-le-monde”

Changer son angle de vue

Comme sujets de la société civile, vous avez peut-être pensé à vous engager dans une « mission humanitaire », vous avez peut-être pensé à « apporter votre pierre à l’édifice de la coopération des nations » mais comment visionnez-vous ce monde ? Comment visionnez-vous les nations du « Nord » et du « Sud » ?

Il faut faire table rase de ce conditionnement. Sortons les notions de pays développés et industrialisés (PID) et de pays en voie de développement (PED). Nous pouvons aussi écarter le terme insultant de « tiers-monde ». De là, n’hésitez pas à écraser les notions de « Nord » et de « Sud ».  Changeons d’angle de vue, ensemble, si vous le voulez bien.

En partant du postulat que nous sommes tous potentiellement aptes à servir des objectifs au cours de nos vies sous réserve d’avoir le cadre adéquat pour les exécuter, nous avons donc tous la possibilité d’apporter quelque chose à l’autre, qu’importe sa couleur, sa religion, son sexe, son opinion politique et autres méandres de classification de la personne humaine.

Il réside une certaine égalité, peut-être la seule présente sur notre planète, de nos potentiels. Une égalité d’action avec des diversifications de spécialisation selon les individus.

Mais, sous couvert des précédents termes que je vous invite à enlever de votre vocabulaire, nous pouvons aujourd’hui considérer inconsciemment que, comme citoyens français compétents dans un domaine donné, nous pouvons aller aider ceux qui sont dans le « besoin » et qui n’ont pas les mêmes chances que nous.

 

 

C’est vrai. C’est possible. Et c’est encore à ce moment-là que vous devez opérer un changement d’angle de vue en vous demandant ce que vous pouvez apporter matériellement et mentalement à un besoin identifié et quelles sont vos motivations profondes : Y allez-vous parce que cela vous plaît de sortir des sentiers battus et prendre quelques selfies ? Y allez-vous pour vous enrichir de la perception différente de citoyens du monde qui ressentent et vivent la même vie que vous à travers un prisme différent ? Est-ce un enrichissement de votre ego ou de votre humanité ?

Tout un questionnement, presque métaphysique, qui s’introduit là, ici et vous pousse à identifier la cause de votre souhait d’action. La réponse est cinglante : Vous n’êtes pas un sauveur et ces personnes n’ont pas besoin de votre incertitude, ils opèrent depuis des décades en s’arrangeant, en s’entraidant, avec rien.

En revanche, si le désintérêt pousse votre action à échanger avec une personne qui, comme vous, a les mêmes aspirations à une vie paisible, alors s’opère la première démarche d’une action humanitaire d’échange. Vous apportez une compétence dans un projet déterminé en amont à des populations et ces mêmes populations font abdiquer en vous une vision biaisée des civilisations, naître un sentiment de l’égalité de potentiel des êtres humains et vous font prendre conscience de la profonde interconnexion et interdépendance qui animent les civilisations par le simple échange d’humanité.

Catalyser son argent dans la bonne direction

Des multinationales comme Projects Abroad pullulent sur la toile mondiale des agences de voyages solidaires, utiles. Ces entreprises purement capitalistes subtilisent le vocabulaire et les projets humanitaires de par le globe en les transformant en « spots économiques » pour l’envoi massif de « volontouristes blancs et aisés », inexpérimentés pour la plupart mais ayant au fond d’eux cette émotion saine de solidarité.

Projects Abroad s’organise pour induire le potentiel « consommateur de solidarité » en erreur. L’agence de voyages solidaires viole et gangrène le souhait inné de solidarité des personnes qui tombent dans le panneau (publicitaire). En effet, en subtilisant le vocabulaire de la solidarité internationale, elle profite du côté sain et engageant de la coopération internationale pour établir une clientèle avide d’aventures et de récits à raconter aux copains.

Tout est filtre instagram, Humanitarian of Tinder, voyages entre potes pour aller donner des stylos aux « pauvres petits enfants des pays du Sud ». Tout est fait pour flatter l’ego en pourrissant la bonté d’un acte désintéressé de solidarité. Et c’est une formule qui marche. En fouillant les comptes de résultats de Projects Abroad en 2014/2015, on voit que la famille Slowe, qui détient et dirige la société, s’est versée un gracieux dividende de 500 000 livres sterling à une personne morale majoritaire de l’assemblée d’actionnaires. Ces dividendes sont souillés de sang, d’affaires juridiques, de détournements de visas, de violation des droits humains et d’exploitations d’enfants.

“Humanitarian of Tinder”

On parle bien de dividendes et pas de salaires. Deux choses bien différentes. Et c’est comme ça que des milliers de jeunes à travers le monde, que nous ne pouvons pas blâmer dans leur désir profond d’aider, se font piéger, augmentent la misère du monde et enrichissent une mince poignée de gras citoyens anglais sous couvert « d’agir pour la bonne cause ».

Quand on parle de catalyser l’argent dans la bonne direction, on calque ici la notion néologiste d’action humanitaire d’échange. L’argent ne va pas dans les poches d’un petit groupe de personnes mais dans un projet précis qui, par un suivi d’impact et par l’établissement de process rigoureux de conduite de projet, sert à autonomiser les populations et à enrichir les parties prenantes.

Catalyser votre argent dans la bonne direction, c’est vous poser la question non pas d’où va votre argent mais plutôt celle de l’objectif qu’il va desservir ? Qu’est-ce qu’il apporte ? Est-ce qu’il tombe dans des mains ou est-ce qu’il matérialise un projet et pousse les individus à s’autonomiser ?

Pour résumer un peu grossièrement : rentrer avec des selfies pour vos amis et votre famille ou gagner une meilleure compréhension du monde et une approche différente de l’échange et de l’humanité ?

Ainsi il faut prendre conscience du fait que l’engouement matériel greffé à l’action humanitaire accessible à la société civile entraîne une néo-colonisation économique et creuse les inégalités plus qu’elles ne le sont.


Comprendre la solidarité internationale mercatique en 1 vidéo :


Transférer et échanger des compétences

Est-ce difficile à accepter que de se dire que l’action humanitaire vectorisée dans les sociétés civiles n’a pas besoin de votre incompétence, de votre incertitude, de vos peurs ? Est-ce que vous trouvez normal que des jeunes adultes aillent s’occuper d’enfants dans des orphelinats au Cambodge spécialement placés par leurs familles contre de l’argent, dénuant la notion même d’orphelins ? Est-ce que vous trouvez sain pour une personne de se rendre n’importe où dans le monde pour une mission psychologique auprès d’enfants, de nouer des liens avec eux puis de repartir comme si de rien n’était ? Ces enfants souffrent d’une déchirure émotionnelle toutes les deux semaines. Est-ce que vous auriez vécu la même chose sereinement ? Je ne pense pas.

L’action humanitaire d’échange n’est pas pour tout le monde, dans le sens où il faut des individus compétents, subissant parfois le même processus rigoureux de sélection que ceux des organisations internationales.

Vous m’accorderez ce constat un peu sophiste : Est-ce que le professionnalisme des acteurs humanitaires dépendant des organisations internationales spécialisées seraient le même si n’importe quel badaud pouvait y rentrer ?

C’est ici que la société civile doit prendre conscience que l’action humanitaire d’échange est d’abord un échange de compétences. Vous allez apporter vos compétences à un projet mais les partenaires locaux avec lesquels vous allez travailler sont également des personnes compétentes qui vous apporteront également leur savoir-faire

On ne vous envoie pas quelque part dans le monde pour aider des personnes qui n’ont pas un projet puisque notre sacrosainte logique mondiale d’entreprise nécessite d’avoir des projets à mener du début à la fin.

C’est là que des acteurs comme l’association Planète Urgence, créatrice du Congé Solidaire ©, intervient sur différents théâtres d’opération en suivant une démarche simple : pousser les collaborateurs des entreprises françaises à prendre sur leur temps de congé (deux à quatre semaines) pour apporter leurs compétences aux partenaires sélectionnés. On entre ainsi dans une logique sacrificielle (partir sur son temps de vacances, loin de sa famille, pour travailler) mais aussi une logique d’échange puisque la plupart des volontaires partis en mission reviennent transformés dans la mesure où ils apprennent autant qu’ils apportent.

Les sociétés françaises vous diront volontiers qu’elles voient revenir des collaborateurs plus productifs répondant à leur démarche RSE (Responsabilité Sociétale et Environnementale) et que cela est « in ». Mais le collaborateur qui revient, au-delà de partager poliment l’avis de son entreprise, vit une compréhension plus fine de la solidarité internationale, en ce qu’elle connecte et permet le partage plutôt qu’un éloignement socioéconomique et culturel sans fin détruisant le rapprochement des civilisations et l’anéantissement d’une diplomatie intelligente.

C’est pourtant dans ce petit projet que Planète Urgence catalyse les citoyens de la société civile. En les formant au préalable au départ, en les sélectionnant selon leurs compétences et en les dirigeant sur un principe de matching avec un partenaire à l’étranger ayant besoin d’un soutien de compétence dans une matière donnée.


Comprendre la solidarité internationale de l’échange en 1 vidéo :


In fine, nous aurons toujours besoin de moyens financiers, de flux de personnes, d’entreprises, d’acteurs, de diverses personnalités et multiples approches de la solidarité internationale mais cela ne doit pas empêcher d’aboutir à un questionnement et une remise en cause de ce qui rouille, ronge et gangrène un moteur d’espoir pour tous les êtres humains.

 


Pour aller plus loin :