Le revenu universel ou le spasme du cadavre

Au pied du Kremlin à Moscou, un obélisque érigé par Lénine garde la mémoire des précurseurs du socialisme. Y figure Thomas More, celui que d’aucuns considèrent comme le père du revenu universel, et qui décrivait au XVIe siècle le fonctionnement de l’île d’Utopia « Chaque père de famille vient chercher tout ce dont il a besoin et l’emporte sans paiement, sans compensation d’aucune sorte ». Il proposait ainsi une solution à la misère paysanne née du mouvement des enclosures. Deux cent cinquante ans plus tard, Thomas Paine décrivit dans La Justice Agraire (1797) l’idée d’un revenu minimum où les propriétaires terriens devaient cotiser pour permettre de donner un revenu aux jeunes arrivés à la majorité. Dès lors, cette idée fut réinterprétée à maintes reprises. En 1960, Robert Theobald écrivait encore « My goal is to create a situation of full unemployment, a world in which people do not have to hold a job. » prédisant ainsi la fin du travail. Plus surprenant encore, l’économiste néo-libéral Milton Friedman, a défendu une forme de revenu de base. L’idée défendue par Hamon n’est donc pas neuve.

Pourquoi cette idée resurgit-elle dans le débat de la présidentielle 2017 ? En réalité, qu’est-ce que le revenu universel ? Quelles critiques peut-on lui adresser ? N’est-il finalement qu’un coup politique de la part de Benoît Hamon ?

Le revenu universel : une définition précise introuvable

Une personne reçoit de l’Etat, de sa naissance à sa mort, une certaine somme, sans condition ni contrepartie. Cette somme varie suivant les propositions entre 500€ et 750€ par mois. Pour Benoît Hamon c’est 750€.

L’instauration d’un revenu universel, dans toutes les propositions faites, a vocation à remplacer les prestations sociales actuelles par une prestation unique étendue à l’ensemble de la population. Donc, l’application du revenu universel entraînerait la suppression de facto de prestations (RSA, prime d’activité, aide au logement et même les bourses étudiantes) permettant à tout individu de percevoir ce revenu minimum. D’autres propositions existent. Par exemple, la somme dépendrait du revenu, ou bien ce revenu ne serait attribué qu’à une partie de la population tels que les étudiants (première étape du projet Hamon). Dans ces cas, ce revenu n’a plus rien d’universel et devrait alors se nommer différemment.

On peut remarquer qu’une forme de revenu universel existe déjà à travers des aides ciblées sur des critères sociaux. Ces aides doivent, sans doute, être augmentées mais ne méritent pas de faire l’objet d’une refonte totale pour un hypothétique revenu universel plutôt faible (750€).

Un financement facile à trouver : on prend largent à ceux qui en ont

Le revenu universel de 750€ proposé par Hamon coûterait 565 milliards € à l’Etat français soit 26% du PIB. Cependant, si on supprime certaines prestations actuelles (voir ci-dessus), le coût serait de 300 milliards. Comment financer ces 300 milliards ? Il n’existe que deux solutions pour trouver l’argent : soit la dette, soit l’impôt.

Choisir de financer par la dette revient à augmenter de 300 milliards € chaque année une dette actuelle d’environ 2.200 milliards €. Ainsi, pour rembourser cette dette, l’Etat sera de toute façon amené à augmenter les impôts des générations futures. Donc, cela revient à augmenter soit les impôts actuels soit les futurs, à moins que l’on découvre d’énormes gisements de gaz de schiste comme aux Etats-Unis.
Les revenus fiscaux de l’Etat (TVA, impôt sur les sociétés, impôt sur le revenu, la TIPP…) se montent à environ 300 milliards € pour 2016. Si l’Etat doit trouver 300 milliards € supplémentaires pour financer le revenu universel, il faut donc doubler les revenus fiscaux de l’Etat. Concrètement, cela revient à multiplier par deux la TVA et les divers impôts, ce qui montre bien l’absurdité de ce projet. Pour Pascal Riché, on augmente effectivement les impôts mais la distribution du revenu universel diminue l’augmentation d’impôt. Il donne l’exemple d’une augmentation de 1000 € d’impôt pour une personne qui recevant le revenu universel de 750 € n’aura en fait payé que 250 € supplémentaire. Cependant, sur le même raisonnement, une personne qui a une augmentation de 5.000 € d’impôt et reçoit 750 € de revenu universel aura payé 4250 € supplémentaire. Donc cet argument est fallacieux car on peut prendre n’importe quels chiffres de départ. La réalité demeure que le financement est impossible ou très difficile en l’état.

Il n’y a jamais eu d’expérimentation de revenu universel à l’échelle d’un pays. En effet, toujours le revenu « universel » n’a été testé qu’à une partie de la population. Ces expérimentations n’ont pas été transformées car les résultats ont été décevants. Leur généralisation ou simplement leur maintien finissent toujours par heurter le mur de la réalité : un financement impossible ou un revenu universel trop bas.

La légitimation du revenu universel n’est donc pas financière car c’est un revenu dont le montant est, somme toute, assez faible, ni économique, puisque les expérimentations faites à l’étranger ont toutes été infructueuses. Donc, la seule justification reste idéologique : on ne peut accepter dans des pays riches, comme la France, des personnes vivant dans de mauvaises conditions économiques.

La guerre de l’ancien monde et du nouveau monde

Pour Benoît Hamon, le revenu universel est indispensable car il postule la disparition du travail par la robotisation : le chômage devenant endémique, il faudra assurer à tous un revenu de subsistance. En effet, il constate l’augmentation du nombre de robots remplaçant les hommes dans le travail avec l’idée que la valeur produite par les robots doit revenir aux hommes. Pour cela, Benoît Hamon propose un impôt sur les robots (qui financera peut-être une partie du revenu universel ?). Le constat de la disparition du travail de l’homme par l’automatisation n’est pas neuf et date des années 1960. Même, l’avènement de la « société des loisirs » est attendu depuis les années 1970. L’idée étant que l’augmentation de la productivité devait s’accompagner de l’augmentation du temps libre. L’apogée de cette idée en France est la mise en place des 35h.

Il faut déconstruire ce postulat. Hamon reprend une idée datant des années 1960-1970. Or, la société qui existait à l’époque, composée essentiellement d’ouvriers, a été remplacée par une société de service, où les employés ne sont plus remplaçables par des robots. Par exemple, imaginons-nous un robot avocat ? De même pour l’aide aux personnes âgées, aux handicapés, les programmeurs informatiques… Notons que depuis 1970, en France le nombre d’ouvriers dans l’industrie est passé de 5,6 millions à moins de 3 millions alors que l’emploi dans le tertiaire est passé de 11 millions à plus de 20 millions.

Donc la fin du travail en France pronostiquée par Hamon est une illusion de plus. Cette illusion est d’autant plus frappante lorsqu’on constate que plusieurs pays sont proches du plein-emploi tels que l’Allemagne, l’Autriche, les Etats-Unis, le Canada, le Japon, le Royaume-Uni ou le Japon… Ainsi pour Benoît Hamon le travail existerait dans certains pays mais pas en France ? À cette question, ce sont ses « amis » qui y répondent le mieux : Arnaud Montebourg y voit « l’acceptation fataliste du chômage de masse » et Manuel Valls « une société de l’assistanat et du farniente ».

Dans un article publié à La Tribune, Jean-Eric Hyafil nie que « le revenu universel serait l’ennemi de l’emploi. » car « le revenu universel accroît l’incitation monétaire à travailler : l’individu qui reprend un emploi sait qu’il conservera l’intégralité de son revenu universel. ». Effectivement, Hyafil a raison car le revenu universel n’a pas d’impact sur le volume d’emploi car l’individu, qu’il travaille ou non, conserve son revenu universel. Cependant, on peut reprocher à Hyafil deux impacts de la mise en place du revenu universel. Premièrement, le revenu universel est financé par l’impôt. Or, on sait que lorsqu’on augmente les impôts, cela a un impact négatif sur la création d’emploi. Deuxièmement, c’est déjà le principe du RSA. En effet, le RSA permet le cumul avec un emploi jusqu’à une certaine limite de revenu.

La stratégie du troisième homme

Ainsi, si on résume, le revenu universel est une très vieille idée qui remonte au moins du XVIème siècle, et qui n’a pas sa place dans la société actuelle car initialement destinée aux classes de paysans ou d’ouvriers, classes, plus que minoritaires en France et donc leurs situations doivent être traitées en termes de « particularité » et non d’« universalité ». On peut donc se demander ce qui a prit à Hamon de mettre cette idée au centre de ses propositions à la primaire ?

En fait, Benoît Hamon est un cacique au PS depuis 30 ans. Il a déjà essayé de prendre la tête du Parti en 2008 où il avait terminé en 3ème position derrière Martine Aubry et Ségolène Royal. Dans le contexte actuel, Benoît Hamon estimait opportun de retenter sa chance pour le rêve de sa vie : devenir premier secrétaire du PS.

Pour cela, il s’est rapproché des frondeurs, opposants à la politique de Manuel Valls et François Hollande, durant tout son quinquennat. Les primaires étaient pour lui une excellente occasion de se positionner à l’aile gauche du PS en parfait opposant à la politique sociale libérale menée par François Hollande. Pour marquer sa position, il devait absolument mettre dans son programme des marqueurs de gauche. Pour cela, il a fait le choix de reprendre les mêmes idées qu’il a apprises à ses débuts en politique, il y a 30 ans. 

Cette stratégie du troisième homme traverse les partis. En effet, Benoît Hamon a utilisé la même stratégie que François Fillon à droite : un troisième homme avec des idées fortement ancrées dans son camp.

Peut-être que le résultat de la primaire a dépassé les espérances de Benoît Hamon. En voulant simplement se positionner comme leader du PS, il a gagné les primaires. Maintenant, suivant les résultats qu’il obtiendra au premier tour de l’élection présidentielle, se jouera pour lui la place de premier secrétaire du Parti. En effet, s’il dépasse les 15% au premier tour, sa place de premier secrétaire est quasiment assurée, en revanche, s’il obtient très nettement en dessous, cela ouvrirait une voie royale à Manuel Valls qui convoite également ce poste. Et tous ceux qui s’étaient présentés à la Primaire ne pouvaient de toute façon viser que le Parti à la vue des sondages. Avant les déboires de François Fillon, le PS avait intégré une défaite inéluctable, donc la bataille des primaires se résumait à la conquête du Parti, raison pour laquelle d’ailleurs, François Hollande ne s’est pas présenté.

En conclusion, le revenu universel est un débat qui n’a pas lieu d’être. Pourquoi ? Des aides existent en France même si elles doivent être améliorées. En effet, l’Etat ou les collectivités y participent déjà, soit directement, soit indirectement par des subventions à des associations ou par des déductions d’impôts. Ainsi, cette discussion ne s’explique que par un opportunisme politique d’un parti en désagrégation, absent du débat politique et à la recherche un nouveau souffle. Ainsi, ce « grand cadavre à la renverse » (BHL) a encore failli tomber. Le PS, présenté comme un parti fini, voit donc, grâce à une idée issue du XVIème siècle, son avenir un peu moins sombre ou n’est-ce qu’un spasme de mourrant ?