Robert Marchand singé par Libération : Ma réponse de jeune au vieux Pierre Carrey

© Thibault Camus : AP

J’aime Pierre Carrey et j’ai toujours beaucoup apprécié sa maîtrise de l’histoire du cyclisme. Il est sans doute l’un des journalistes sportifs les plus pertinents en la matière. A dire vrai, je rate rarement l’une de ses chroniques sur Libération tout comme j’ai pu lire les belles pages de son livre sur les Légendes du tour de France.

Un divorce en vue… 

Mais voilà, comme l’annonce la chanson de Patricia Kaas, “les histoires d’amour finissent mal, en général“. Et j’ai bien l’impression aujourd’hui que notre petite amourette fictive – et sans doute unilatérale, va prendre fin.

Ce n’est pas la première fois. J’avais ressenti la même chose, il y a un an lorsque Luc le Vaillant publiait sa tribune sur “La femme voilée du métro“.

Je ne suis pas un libertin ! Je ne crois pas être un fervent pratiquant du nomadisme intellectuel. En fait, je crois que le problème se situe du côté de Libération. Le journal semble consacrer depuis quelques années un conservatisme républicain. Non pas que je désapprouve la “bien-pensance” revendiquée par Laurent Joffrin, loin de là ! Je crois même que son intuition éditoriale est noble et qu’elle sera payante sur le long terme.

Mais force est de constater que la ligne de Libé’ ressemble de plus en plus à un syndrome de Stockholm post-2002. En effet, l’esprit du journal semble progressivement s’évanouir. Il laisse place aux démons qui ont causé notre perte voilà plus de quatorze ans maintenant.

A 105 ans et sur un vélo, Robert Marchand : un tremplin pour critiquer le système

L’histoire aurait pu débuter comme une idylle et faire l’objet d’une tribune laudative d’un journaliste sportif qui rend hommage à un aîné.

Tel ne fut pas le cas. 

Robert Marchand a 105 ans. Il est devenu en quelques années une icône populaire du cyclisme. Déjà en 2014 il avait réussi l’exploit de réaliser, à 102 ans, plus de 26 kilomètres en une heure.

Alors, ce mercredi, dans un circuit à Saint-Quentin en Yvelines, il a de nouveau battu un record en réalisant 22 kilomètres sur la même durée, de quoi provoquer une passion médiatique dont on connaît parfois les dérives.

Mais cette passion qui l’avait érigé en modèle n’a pas plu à tout le monde et particulièrement à Pierre Carrey qui en a d’ailleurs profiter pour dresser un portrait au vitriol de l’homme puis du système médiatique.

Libération n’est pas le juge des sports

 La première aberration de ce texte est le postulat que l’événement n’aurait rien de sportif. Pourtant, c’est le cas, qu’importe la définition que l’on a du sport. Et dénier à cet événement son caractère de sport, c’est remettre en cause la définition même de la discipline et s’arroger un droit de jugement sur ce qui est et ce qui n’est pas sport.

 La posture est prétentieuse, chacun pourra aisément en convenir. De plus, la Rédaction de Libération n’a pas le monopole et n’a pas le droit de juger ce qui relève et ce qui ne relève pas du sport.

 Et quand bien même c’était le cas, la remarque est injuste ! D’autant plus qu’elle est fleurie d’un argument peu convaincant : le cycliste a réalisé un “record” qui n’en est pas un, puisqu’il aurait roulé à la “vitesse d’une personne moyenne qui va chercher sa baguette à la boulangerie” et qu’elle est corroborée par un nouveau jugement, plus tard dans le texte conduisant à dire que pour nous, ce record serait insignifiant.

 D’abord, cher Pierre, – et je m’exprime ici en étant une “personne moyenne”, sachez qu’il m’est rarement arrivé d’aller chercher le pain en vélo, et encore moins à 22 Km/h. Vous partez peut-être, par une simple induction, de votre expérience personnelle, mais considérez que nous ne sommes pas tous des fous du cyclisme et que la personne moyenne ne roule généralement pas à cette vitesse.

 Ensuite, reconnaissez ici une certaine incohérence – voire une déformation professionnelle lorsque vous, le journaliste sportif, refusez de reconnaître le cirque comme un sport à part entière. Le mot est utilisé deux fois dans le texte et fait figure de thèse. Selon vos mots, cet événement n’est pas du cyclisme, Robert Marchand est l’objet d’un spectacle, vous le singez en “bête de foire“. Le choix de l’allégorie n’est sans doute pas le meilleur.

Des bêtes de foire exposées pour ce qu’elles sont ? C’est aussi ça, être un sportif

 De la même manière, vous ôtez au sport son caractère spectaculaire et unique et remettez en cause l’identité spécifique du sportif en délaissant ce qu’il est pour ce qu’il fait. N’est-ce pas votre plus belle incohérence ? Ce qui fait le sport, c’est aussi la personnalité de celui qui réalise un record, du fardeau ou des obstacles qu’il traîne pour réussir !

Pourquoi Jesse Owens est-il resté dans l’Histoire ? Pour ses médailles, pour ses records, mais surtout parce qu’il était un noir américain des années 30 et qu’il a gagné la tête haute face à Hitler !

 Pourquoi Laurent Thirionet fut-il si longtemps acclamé ? Non pas pour ses 41.83 Km/h de 1999 déjà dépassés par le suisse Oscar Eggs 90 ans auparavant. Il fut acclamé parce que le record avait été réalisé par un homme amputé d’une jambe et que sa force, ses convictions et son tempérament avaient gagné sur son handicap.

Les sportifs comptent, et c’est à cela que l’on reconnaît le sport : il ne consacre pas simplement la performance, il consacre l’individu et son histoire, l’humain avec ses handicaps moraux comme physiques.

Un texte de bonne intention mais finalement bien maladroit

Le texte ainsi produit semble partir d’une bonne intention. Face à la passion unanime de la presse, Libération aurait pu être le fameux “vilain canard” ou le “caillou dans la chaussure”.

Mais à trop vouloir se démarquer pour mieux critiquer le reste, on en vient à se fourvoyer soi-même, à remettre en cause une ouverture d’esprit que l’on retrouve néanmoins assez bien dans le reste des textes encore vaillamment défendus par un journal qui se revendique de gauche.

En effet, en s’attaquant à Robert Marchand et en l’utilisant comme un tremplin pour mieux titiller les autres médias, vous en êtes arrivés à marginaliser les sportifs amateurs qui sont tout de même les sportifs.

Et au-delà, c’est l’affront générationnel qui dérange.

Ainsi, selon votre propre conclusion le sport serait réservé aux hommes et femmes de “19-30 ans”, handicapés ou non en omettant tous les autres.

Ainsi, selon vos mots, les “vieux” sportifs seraient alors vraisemblablement le fruit d’un déterminisme social favorable, c’est-à-dire pour faire simple d’une famille d’une classe moyenne aisée ayant le temps et les loisirs pour permettre de se consacrer à des sports et disposant d’une “hygiène de vie” favorisant la longévité.

Franchement, peut-on encore lire le monde avec la lunette marxiste et sociologiquement biaisée des déterminismes sociaux dont Bourdieu explique justement qu’ils ne sont pas tout ?

Et j’irai même plus loin, ne sommes-nous pas là dans une forme de conservatisme qui restreindrait la définition du sport aux jeunes et à ceux qui réalisent des exploits sur-humains qui ne tiendraient alors jamais compte de la situation physique initiale ? 

A vous lire, alors que vous n’avez “que” 32 ans et qu’il n’en a “que” 105 je me demande si ce n’est pas vous le vieux dans l’histoire.


“On ne peut s’empêcher de vieillir, mais on peut s’empêcher de devenir vieux.”

Matisse