Etre un sans-cœur, est-ce une tare à l’heure de l’hyper-passion ?

Les marques d’amour sont omniprésentes dans nos quotidiens et dans les relations humaines. Elles peuplent les conversations d’abord à travers les images allégoriques ou symboliques que l’on retrouve dans les réseaux sociaux.

Les réseaux sociaux ont banalisé l’amour

En effet, l’incidence des réseaux sociaux est un marqueur profond de cette marginalisation du sentiment. Je pense, entre autre, à ces cœurs mis en étendards via Facebook et de la notion d’aimer qui a diaboliquement été appropriée par Internet. L’amour est en quelques années devenu unilatéral. “J’aime” un article, “J’aime” un groupe, “J’aime” une personne.

En somme, l’échange a disparu dans la relation amoureuse digitale : l’amour ne va que dans un sens. Et très longtemps, on ne pouvait qu’aimer sans avoir l’opportunité de ne pas aimer quelqu’un ou quelque chose.

Une société de l’hyper-passion

Dans le même temps, nous sommes dans une société de l’hyper-passion. Tout le monde est “passionné” par quelque chose. La passion n’est plus considérée comme un mal, elle est devenue un bien.

En effet, l’étymologie du mot “passion” est latine. Le mot passio détermine initialement le mal qui vous ronge. Etre passionné par quelqu’un ou quelque chose, c’est être inévitablement sous sa tutelle intellectuelle ou psychologique, il y a là-dedans une situation d’aliénation.

“Il / Elle n’a pas de cœur” : est-ce franchement regrettable ?

Aujourd’hui, on dit d’une personne qui est indifférente et qui n’éprouve pas la pitié qu’elle n’a pas de cœur. A l’heure où les sentiments se banalisent, est-ce franchement regrettable ?

L’indifférence relève sans doute du mépris ou d’une forme de narcissisme avancé. Tu m’aimes, et je te suis indifférent. Non pas que je ne t’aime pas, mais je n’exprime pas la différence de mes sentiments à ton égard. Cela ne veut pas forcément signifier que je ne ressens rien. En effet, cela signifie surtout que je n’exprime rien.

La banalisation des sentiments a provoqué chez certains un sentiment de recul. Ils les expriment alors moins que d’autres. Dans l’opulence de la tendresse et de l’émotionnel, à qui pourrait-on reprocher une forme d’austérité comportementale ? Personne.

Ne pas avoir de cœur signifie aussi ne plus avoir pitié. Un moindre mal ? 

Dans le même temps, l’absence de pitié appelle au sentiment de culpabilité. Celui qui n’a pas de cœur n’est pas censé ressentir de la pitié. Pareil : à force de nous culpabiliser, plus personne n’agit et la pitié s’est doucement banalisée.

L’affaire de la photo du petit Aylan est très représentative d’une telle situation : Nous avons eu pitié, la photo a fait le tour du monde et a été vu par plus d’un milliard de personnes. Mais en définitive, avons-nous agi concrètement ? Les gouvernements ont pris conscience de la situation, tout comme les individus. Mais nul n’a changé sa manière d’agir.

Quels avantages, alors, à ne pas avoir de cœur ?

Cette question est étrange. Y’aurait-il, à l’inverse, un avantage à avoir un cœur ? Excepté la nécessité vitale de l’organe, il ne semble pas, en définitive, nécessaire d’avoir un cœur (Note : Vous remarquerez la finesse du jeu de mot.)

Ce n’est pas nécessaire car nous ne sommes plus dépendants de ces sentiments nauséabonds qui peuvent parfois vous submerger. Ce n’est pas nécessaire non plus parce que la relation induite par l’Amour avec un grand “A” et un petit “r” comme rupture ne suppose plus une fin puisqu’elle ne s’établit pas sur un début de sentiments.

Il est d’ailleurs compréhensible que ces mots d’amour puissent faire froid dans le dos. On les voit, on les connaît, les “amoureux”, ceux qui se disent le fameux “Je t’aime” éphémère mais réciproque.

La relation de celui qui n’a pas de cœur, elle se fonde sur les intérêts, sur les mouvements, sur des coïncidences, sur des situations drôles et amusantes parfois. Elle n’a donc pas de débuts, pas de fins et ne peut donc pas finir mal puisqu’il n’a jamais eu de vrai ressenti.

A moins, peut-être, que le fait de ne pas avoir de cœur ne se détermine que par une indifférence de façade et qu’à la manière de nombreux individus nous soyons poussés à en exprimer ou, plus souvent, à les réprimer.

Réprimer ses sentiments ou ne pas en avoir ?

Et si dans ce champ plein de roses nous voulions tout simplement défendre une singularité dans l’approche des relations humaines ? Peut-être que c’est ça, en réalité, la nécessité de ces indifférents. Peut-être qu’il y a derrière ces dehors affables et ces mines toujours les mêmes la nécessité de garder en soi, enfoui au fond de l’esprit des sentiments explosifs, puissants, d’amour, de tendresse, de pitié.

Dans sa belle Encyclopédie, Diderot nous invitait à faire cette distinction : “L’indifférence fait les sages et l’insensibilité les monstres“.

Alors, dans ce cas, ceux qui n’ont pas de cœur en auraient quand même mais le montreraient moins et c’est pourquoi, à l’inverse, ils seraient amenés à agir plus. Politiquement, c’est très cohérent avec le machiavélisme : cette froideur face à au réel et une prise de recul perpétuelle permettant les sacrifices.

Qu’en est-il alors de ces amoureux d’un jour ? De ces sentimentaux cachés ? Et si l’on pouvait distinguer dans l’entrelac de l’indifférence la volonté de faire jaillir la chaleur et la tendresse ?

Pour aller plus loin :

Pour savoir si vous avez un cœur de pierre (ou pas du tout), le magazine Marie Claire est votre ami (LOL). Après l’avoir essayé, on m’a diagnostiqué le Cœur de pierre. En vous laissant bien évidemment la description

“L’amour est un bonheur qui comporte sa part de malheur, certes. Est-ce une raison pour être imperméable à toute émotion ? Vous agissez comme un petit animal blessé, difficile à apprivoiser. Insensible, froid, presque dure, vous refusez de perdre le contrôle en vous laissant envahir par les sentiments. Montrer ses émotions n’est pas une preuve de faiblesse. Bien au contraire. L’amour peut même rendre plus fort. Ce grand vide de sentiments cache peut- être la peur de souffrir. Ouvrez votre cœur, et vous verrez que l’amour peut vous faire chavirer. Il peut tout autant vous emmener au paradis comme vous plonger en enfer, mais après tout, l’important n’est- il pas d’avoir connu l’amour ?”