Sans filtre ; avorter.

J’ai avorté en mars.

Je n’ai pas voulu avoir d’enfant en mars. 

Deux mois plus tôt, je touille le test de grossesse dans un gobelet en plastique, tout en prenant des places pour un spectacle d’humoriste.

Je touille longtemps, machinalement, comme si le signe allait apparaître plus rapidement.

Il fait froid dehors, et c’est en rentrant d’une répétition que je me suis laisse flotter jusqu’à la pharmacie. Ça fait deux semaines que je suis très déprimée sans savoir pourquoi. J’ai l’impression de traverser un long, très long tunnel sombre avec en prime les seins d’une lourdeur jamais ressentie, alors que j’engloutis depuis trois jours des sandwiches au thon à 9 heures du matin.

C’est la division cellulaire qui s’annonce et je vais le savoir dans quelques minutes.

Illustration Lucía Sánchez Napal @luciasancheznapal

Mes places pour Blanche Gardin sont achetées et je tourne la tête vers le gobelet.

Positif et sans surprise.

Mais quand même. Je reste là sur le canapé, hébétée. Je ne sais absolument pas si je dois sourire ou paniquer. Je refoule ma joie. Joie que jusque là j’ignorais, joie que ce soit possible de créer la vie avec la personne que j’aime et dont je vénère tout jusqu’à la moindre parcelle de peau.


Joie que ce soit possible.
Seulement voilà, mon corps m’indique que ce n’est pas pour maintenant. Il hésite pourtant pendant de longues semaines, jusqu’au dernier moment. Il me donne tous les signes de présence possible.

Les nausées que je stopperai par la nourriture, les gaz qui sentent l’oeuf pourri, les séances de chialade devant des documentaires animaliers. Il fait l’amour avec un plaisir inouï et a des seins qui me paraissent monumentaux. Il fait son boulot, il me prépare. Il me prépare et quelque part j’adore ça.

J’adore cette hypersensibilité,cette empathie surdéveloppée, et surtout, j’adore me nourrir. Pas me nourrir, hein. ME NOURRIR. Je n’ai jamais eu FAIM comme ça. Je DOIS manger.

Je ne suis pas seule et je dois tout lui donner, la moindre bouchée est un délice, je suis un animal qui déjà nourrit son petit, qui varie les aliments pour déjà lui montrer le bonheur qu’est la vie.

Je suis persuadée que nous serons des parents géniaux, qu’il aura tellement de câlins qu’il se sentira bien.

Illustration Lucía Sánchez Napal @luciasancheznapal

Pourtant, ma tête ne suit pas. Ma tête est fatiguée, ma tête pense que j’ai deux trois trucs à régler, que tout ça va trop vite. Je suis un peu trop déprimée à mon goût, je suis encore trop fragile. Je suis à découvert, je ne sais pas professionnellement où je vais, et c’est simplement trop tôt. Je pense à l’amener à la crèche, à l’école, à rencontrer les parents d’élèves, à lui trouver des habits, à l’emmener chez le pédiatre.


Je ne veux pas que tous mes problèmes soient réglés avant qu’il arrive, mais au moins une partie pour que je puisse me consacrer à lui. J’ai juste besoin d’un peu de temps, un tout petit peu de temps. Depuis quelques mois que ma tête se retourne sur les landaus, les enfants et même certains ados pour m’imaginer moi-même à quoi il ressemblerait, celui qui serait à nous. Mais j’ai juste besoin d’un peu de temps, et c’est tout.


J’annonce à la terre entière que je suis enceinte. Je précise que je ne sais pas. On me dit : “tu sais, ce n’est jamais le bon moment et pourtant…” ou encore “écoute-toi et tu verras bien…” On me dit : “enfin quand même j’ai rencontré des filles violées qui étaient tombées enceintes, elles en étaient très heureuses, enfin quand même c’est pas comme si tu n’avais pas fait exprès !”

Pourtant je prends ma décision : il ne viendra pas.

Je prends le médicament prescrit la veille de l’intervention, j’ai l’impression qu’on m’ouvre le ventre de l’intérieur. Je suis seule à l’entrée de la maternité. Je vois défiler femmes enceintes et jeunes pères avec leur nourrisson.

Je rencontre des filles, jeunes, si jeunes, dans la même chambre que moi. L’une me dit “j’ai 22 ans et c’est mon 4ème avortement, la pilule ne marche pas… mais tu vas voir, ça va bien se passer ne t’inquiète pas”.

J’ai pleuré brièvement la veille. Je sanglote quand on me pose le masque, je pleure le soir en rentrant. Mes seins se dégonflent progressivement, mon ventre aussi. Mon ventre me fait mal à cause du stérilet qu’on m’a posé ce jour-là. Je ne déprime plus pendant un mois, jusqu’à mes prochaines règles.

Quand mon gynéco vérifie rapidement si le stérilet est bien posé, il n’a pas l’air ravi de ma décision. “Et comment allez-vous ? Oui vous savez, souvent cela peut être dur inconsciemment après une IVG.” Ah? Et on en fait quoi de celles qui témoignent que ça ne leur a rien fait ? Moi, j’ai hésité jusqu’au bout mais, et les autres ?

J’apprends à la terre entière que je ne l’ai pas gardé. Que, moi, je n’allais pas bien, que je l’aurais aimé mais que je me serais oubliée et qu’il ne méritait pas ça.

J’en ai parlé puisque c’est un sujet encore monstrueusement tabou et que la honte existe encore. J’estime que l’évoquer ne le fera qu’exister davantage, permettra enfin de l’accepter entièrement.

Illustration Lucía Sánchez Napal @luciasancheznapal

Il est évident que prendre cette décision à 30 ans est bien plus complexe qu’à 23. Moi je ne savais pas si je devais aller bien ou mal après ça. Je n’ai pas toujours su le bien et le mal que ça m’a fait. Peut-être que je suis parfois triste sans m’en rendre compte, un peu mélancolique, mais ce qui est certain c’est que j’ai envie de me foutre la paix avec ça.

Je suis heureuse d’avoir pu le faire sans cintre ou aiguilles à tricoter, et je maintiens que c’est un droit fondamental. Il m’est apparu inconcevable de mettre au monde un enfant que je ne désirais pas entièrement.

Aujourd’hui, en 2018, je suis désespérée par cette foutue clause de conscience dont les gynécologues se targuent de pouvoir utiliser. Je souris devant la vidéo controversée du site Madmoizelle qui conseille sur les vêtements à porter le jour d’une IVG, en les remerciant intérieurement de dédramatiser la situation pour nous rendre l’épreuve plus douce. J’attends toujours qu’on laisse leur place aux hommes et qu’on leur demande ce qu’ils ressentent face à ce genre d’événement, sans rendre leur rôle moralisateur.

Je n’ai pas vraiment su ce que pensait mon copain, qui s’est un peu effacé en me laissant toute la place, considérant que la décision me revenait. Sans vraiment exprimer ce qu’il ressentait, s’il était triste ou en colère, s’il souffrait lui aussi, ou s’il s’était effacé par pudeur. Je suis d’ailleurs fermement décidée depuis, à avoir un enfant avec cet homme-là.

Illustration Lucía Sánchez Napal @luciasancheznapal

J’ai envoyé un email de remerciements à l’équipe qui s’est occupée de moi, car des soignants pas trop débordés qui s’occupent humainement de leurs patients, cela arrive de moins en moins souvent.

La douleur vécue n’exclut pas le soulagement et le contentement que m’a apporté cette décision.

Chaque cas est unique, car on peut hésiter, comme être sûre de son choix. Peu importe, tant que ce choix est nôtre.