Snowden le film : Le secret est-il justifié ou instrumentalisé ?

Le film illustre l’histoire d’un personnage complexe et le contexte qui a conduit cet agent de la NSA à révéler des millions de données classées « secret défense » relatives à la surveillance de masse par les Etats-Unis. On découvre la désillusion d’un patriote, souhaitant défendre son pays, qui après son accident à l’armée intègre la communauté du renseignement au sens large puisqu’il passe de la NSA à la CIA avec une grande aisance. En réalité, son génie va le faire inconsciemment devenir un pompier pyromane. Tout au long du film, c’est un homme à la fois révolté et d’apparence calme qui est dépeint, au bord de l’implosion. Snowden devra donc faire tabula rasa de ses idées, il va passer d’un patriotisme aveugle à un véritable patriotisme éclairé en devenant, ce à quoi il n’adhère pas dans un premier temps, un protestataire contre l’action du gouvernement. C’est d’ailleurs ce même patriotisme qui va le conduire à la fois à intégrer le secteur de la défense et à le quitter.

Le film est une véritable invitation à la prise de conscience citoyenne sur le rôle du renseignement dans nos démocraties. Le secret est en de nombreux points un instrument efficace. En revanche, il faut questionner son efficience, c’est-à-dire, sa capacité à être efficace au moindre cout, et donc s’intéresser à son cout social.

« Les américains ne veulent pas la liberté, mais la sécurité »

Le secret, un gage de sécurité. C’est la justification de la surveillance masse avancée dans le film. Elle permet de contrer le terrorisme ou toute sorte de menaces à l’intérêt de la nation (article 410-1 du Code pénal) notamment par le biais de  l’interception des communications. Le secret est parfois nécessaire également afin de détenir des informations stratégiques. D’une certaine façon, la guerre informationnelle dans laquelle nous sommes, rend l’information de plus en plus difficile à acquérir et à vérifier. Il donne donc les moyens de combattre la désinformation et de transformer la simple information en renseignement au service de l’action.

Le secret : un instrument politique, potentiellement dangereux pour la démocratie. Si la protection du secret constitue une part essentielle de l’action de nos services de renseignement, il ressort de l’histoire du renseignement un certain nombre de faits, qui montrent que ce secret est également employé au service du politique et utilisé afin de conforter leur assise et peut nuire à la démocratie.  Par exemple, la célèbre affaire des « plombiers » qui avaient infiltrés les bâtiments en constructions destinés à accueillir le Canard Enchainé, ou encore l’affaire du Rainbow Warrior, tout comme les révélations de Snowden, sont illustratives de la nuisance à la démocratie que peut entrainer le secret.

Le secret prend partiellement la forme du totalitarisme. Il permet de s’affranchir du besoin de justification et de transparence, alors que celui-ci doit rester le principe en démocratie, même si des justifications peuvent être admises.  Coupler à la peur du terrorisme ou encore des « Russes ou des Chinois » comme le souligne Edward Snowden dans le film, elle offre au politique un instrument stratégique. L’espace offert au secret est donc de plus en plus considérable, et devient une zone de floue, qui est justifié par la maxime de Nicolas Machiavel selon laquelle « la fin justifie les moyens ». Quand à cela s’ajoute la politisation des agences de renseignement, la pratique devient véritablement un danger pour la démocratie.

La violation du principe de proportionnalité. L’enjeu est d’établir un juste équilibre entre couts et avantages pour apprécier l’application du principe de proportionnalité. En effet, ce qui pose problème ce n’est pas tant que l’on utilise le secret pour défendre les intérêts de la nation, mais qu’on viole le principe de proportionnalité, en ayant recours à la surveillance de sa propre population. Le principe de minimization a été introduit par la Commission Church en 1976 mais depuis 2001 on applique le collection first, minimization later. S’il est justifié techniquement, il permet à la communauté du renseignement d’avoir accès aux données du citoyen lambda quand elle le veut et par tout moyen. Cela est illustré par la peur omniprésente des caméras chez Snowden, ce qui n’est pas sans rappler la fameuse citation que l’on prête au roman de G.Orwell: Big Brother is watching you. Une sensibilisation sur les dérives de la surveillance de masse tombe à pic lorsqu’on observe que la France s’est dernièrement engagé dans ce qu’on appelle, une politique de fichage généralisé, regroupant les données personnelles communes aux passeports et aux cartes d’identité… Ce fichage généralisé a été décidé par décret  et non par la loi, ce qui montre encore une fois, l’hyper puissance de l’exécutif dans ce domaine et renforce l’opacité et la nécessité de refonder le pacte social.

« Les gens ignorent qu’ils ont passé un marché »

Snowden : un héros moderne, au service de la refondation du pacte social. Le mandat donné aux gouvernants pour protéger la Nation est incontestable. Ce sont les moyens pour y parvenir qui sont contestés et dénoncés par Edward Snowden. Le héros moderne dévoile la surveillance de masse de la population sous couvert de la défense nationale.  À la question « Is Snowden a hero or a traitor ? »  nous l’affirmons : Edward Snowden est le héros du XXIe siècle qui a porté l’étendard des Lumières pour s’opposer à l’héritage machiavélien de la gouvernance par le secret. Si trahison il y a, elle est incontestablement héroïque.  Il marche sur les pas de Rousseau qui s’est opposé au XVIIIe siècle à l’opacité assimilée à la tyrannie pour faire triompher la transparence, principe fondateur de la démocratie. On peut d’ailleurs faire de la devise de Rousseau « vitam impedere vero » celle de E. Snowden qui condamné à l’exil a en quelques sortes sacrifié sa vie pour que la vérité apparaisse au grand jour.

La nécessaire protection du lanceur d’alerte au nom de l’intérêt général.  Le lanceur d’alerte, dont Snowden est la figure la plus emblématique, trahis les intérêts privés pour l’intérêt général, c’est qui en fait un héros moral. C’est pour cette raison que le lanceur d’alerte tend à avoir un statut protecteur. Cette protection reste théorique, comme en témoigne l’asile en Russie d’Edward Snowden, fuyant la justice d’exception américaine qui réserve le même régime aux terroristes et aux lanceurs d’alerte. Cependant des évolutions sont constatés, notamment en France, comme en témoigne le Rapport du Conseil d’Etat de février 2016, intitulé « Le droit d’alerte : signaler, traiter, protéger ». Une protection effective des lanceurs d’alerte doit être mise en place, et c’est dans cette perspective que le Conseil d’Etat préconise : « l’adoption d’un socle de dispositions communes applicables à toute personne qui, confrontée à des faits constitutifs de manquement grave à la loi ou porteurs de risques graves, décide librement et en conscience de lancer une alerte dans l’intérêt général. »

Confession du lanceur d’alerte : la peur que son action n’ait rien changée.Mais finalement quel a été l’impact des révélations de Snowden ? Malheureusement, la menace terroriste continue de manière croissante à être utilisé pour justifier les atteintes à la vie privée par les services de renseignement nationaux. C’est le cas, en Grande Bretagne, avec le récent projet de loi sur la surveillance baptisée Investigatory Powers Bill. Mais déjà en 2014, Snowden exprimé ses inquiétudes sur la loi sur la surveillance électronique, comme en témoigne cette interview pour The Guardian. La France n’est pas épargnée, la loi n° 2015-912 du 24 juillet 2015 relative au renseignement, validée partiellement par le Conseil constitutionnel le 23 juillet 2015, s’inscrit dans ce même contexte. B.Obama a également pris à la suite des révelations d’E.Snowden un executive order renforçant le principe de proportionnalité « en limitant le recours aux interceptions aux seuls but du renseignements et de contre-espionnage, excluant la surveillance de l’opposition ou de la critique politique, […] ainsi que la recherche d’avantages compétitifs pour les entreprises américaines » affirment Jean-Claude Cousserand et Philippe Hayez dans leur ouvrage Renseigner les démocraties, renseigner en démocratie.

Finalement, avons-nous consciemment renoncez à nos libertés fondamentales au nom de la sécurité, avons-nous passé ce marché ou subissons-nous l’ingérence des services secrets à notre insu ?