Syrie : La disparition de la ligne rouge ?7 min read

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En août 2012, le Président Américain Barack Obama déclarait que l’utilisation d’armes chimiques contre le peuple Syrien constituerait un point de non-retour, le franchissement d’une ligne rouge. En avril dernier, l’attaque d’un hôpital à Khan Sheikhoun a ému la communauté internationale et pourtant, ce n’était pas la première attaque menée à l’aide de moyens chimiques en Syrie. Plusieurs ont eu lieu, la plus meurtrière se déroulant en 2013 dans le quartier d’Al Ghouta en banlieue de Damas et causant 1500 morts, civils pour la plupart. Latamneh a également payé un lourd tribut, la ville subissant une attaque chimique à la fin du mois de mars 2017, peu couverte médiatiquement, et une autre attaque le 8 avril dernier, peu de temps après les bombardements aériens commandités par Donald Trump.

Plus encore, le peuple Syrien a subi depuis 2011 des dizaines de massacres que ce soit à Homs, Alep, Idlib… Quelles que soient les armes utilisées, le constat reste le même : un génocide. Cela pose la question de cette “ligne rouge” de l’horreur : l’infranchissable n’a-t-il pas déjà été franchi plus d’une fois ? Faut-il toujours attendre l’inhumaine surenchère avant de réagir ?

 

Khan Cheikhoun, une attaque chimique malgré les démentis

Le mardi 4 avril 2017, plus d’une centaine de civils ont perdu la vie dans une attaque perpétrée par Al Assad. La diffusion d’un produit chimique causant l’asphyxie des individus qui avaient au préalable échappé au bombardement aérien de l’hôpital dans lequel elles avaient trouvé refuge. 500 personnes ont quant à elles été blessées.

Sur ce point, il est important de rappeler que l’utilisation d’armes chimiques est prohibée au niveau international par la Convention sur l’interdiction des armes chimiques (1977). À ce jour, seuls cinq États ne l’ont pas signée : le Sud-Soudan, l’Angola, la Corée du Nord l’Égypte et la Syrie (la Birmanie et Israël ont signé le texte, sans toutefois le ratifier).

La réaction d’Israël, de la Russie  et des Etats-Unis

L’offensive conduite par Al Assad a très vite été défendue par Poutine puisque le chef du Kremlin a, pour commencer, nié la responsabilité d’Assad tandis que dans un second temps, la Russie a officiellement reconnu que l’attaque était le fait d’Assad, réfutant toutefois l’usage d’armes chimiques. Selon cette version, l’attaque aurait été menée contre une usine d’agents chimiques, gérée par un groupe de rebelles, et non contre des civils. Les dégâts de l’aviation Syrienne auraient alors entraîné la propagation des substances létales.

Immédiatement après l’évènement, Netanyanhu a lui fermement condamné les actions du régime syrien. Une réaction louable mais cruellement ironique lorsqu’on sait qu’Israël avait lui même utilisé du gaz au phosphore blanc contre des civils à Gaza en 2008. 

Le Président Trump, quant à lui, a affirmé le mercredi 5 avril au soir que cette attaque avait dépassé de nombreuses lignes. Après avoir visionné les vidéos des victimes Syriennes agonisantes, Trump a néanmoins déclaré que sont point de vue sur la situation en Syrie avait changé. C’est la raison pour laquelle il a pris la décision, sans même consulter le Congrès, d’attaquer directement une base aérienne Syrienne.

Trump, à propos de son prédécesseur Obama : « Le Président doit obtenir l’approbation du Congrès avant d’attaquer la Syrie – quelle grosse erreur que de ne pas le faire ! »

Toutefois, l’aérodrome d’Al Chaayrate n’a été touché qu’après une notification faite au Kremlin, afin d’éviter que des militaires Russes ne fassent partie des victimes du bombardement. En effet, un accord de « deconfliction » entre la Russie et les Etats-Unis prévoie l’information préalable de l’autre État avant toute attaque et l’administration russe a ainsi pu informer les militaires Syriens (plusieurs sont toutefois décédés). L’intention sous-jacente de cette initiative aurait été de « réduire la capacité du gouvernement Syrien à produire des armes chimiques ».

 

La contre-mesure Américaine : quelles conséquences pour les Syriens ? Quel impact sur la diplomatie internationale ?

Qu’en est-il du peuple Syrien, premier concerné ? On peut observer deux avis récurrents dans la population. Une partie soutient l’attaque Américaine étant donné que la base aérienne d’Al Chaayrate a permis le massacre de civils Syriens. Une autre portion considère elle au contraire qu’Al Assad aurait du être directement la cible de la répression Américaine en ce qu’il est le cœur du problème.

En effet, l’attaque menée par Trump n’a pas empêché le gouvernement Syrien de continuer à bombarder d’autres villes et de s’en prendre à sa population. Le 8 avril 2017 au matin, une nouvelle attaque a été conduite à Latamneh et à nouveau, des armes chimiques prohibées ont été employées. La proportion de victimes reste encore à confirmer.

La Russie n’a pas tardé à réagir et à qualifier « d’agression envers un Etat souverain, en violation des normes internationales » les bombardements américains, Poutine semblant avoir oublié les attaques menées par son propre pays en Syrie. Au regard de ses interventions en Ukraine et en Tchétchénie, son indignation semble légèrement déplacée.

Cette opposition peut laisser présager un retour sur l’accord de deconfliction, convenu entre les États-Unis et la Russie en octobre 2015. Depuis les évènements de Khan Sheikoun, Trump, qui par le passé fustigeait Obama pour son action en Syrie, semble avoir radicalement rehaussé sa propension à l’ingérence, rendant donc la future conjoncture internationale assez incertaine.

« Nous devrions absolument rester hors de Syrie, les « rebelles » sont aussi mauvais que le régime en place. QU’OBTIENDRONS-NOUS CONTRE NOS VIES ET NOS MILLIARDS ? ZERO. »

Ferait-on face à une gradation bancale de l’acceptable ? Alors que Trump s’insurge à grand renfort de tweets de l’ignominie des attaques chimiques, la Communauté Internationale semble doucement oublier que les interventions américaines ne sont pas exemptes de dégâts humains. Il y a neuf mois, une attaque aérienne causait la mort de plus de 70 civils au Nord de la Syrie (Raqqa), dont une vingtaine d’enfants. Cinq jours seulement après son entrée en poste, Trump conduisait un raid « antiterroriste » au Yémen, provoquant encore la mort de plusieurs civils dont de jeunes enfants. Enfin, à la mi-mars 2017, un bombardement aérien atteignait une école d’Al-Mansoura, tuant une trentaine de civils. Quant aux nombreuses interventions « antiterroristes » à Mossoul, elles ont déjà entraîné la mort de plusieurs centaines de civils.

L’absence d’utilisation d’armes chimiques ne rend pas ces crimes plus acceptables et il n’y a rien de « collatéral » quand il est question de vies humaines.

Quels ont été les véritables intérêts des États-Unis dans cette offensive ? Les 6 et 7 avril dernier, Trump recevait son homologue Chinois Xi Jinping en Floride dans le but de discuter du programme nucléaire nord-coréen. En effet, la Corée du Nord a mené plusieurs tests nucléaires ainsi que le test d’un missile intercontinental cette année, en dépit des avertissements de Trump et de sanctions émanant de l’ONU. Récemment, Trump a de nouveau averti la Corée du Nord, menaçant Pyongyang d’une action américaine unilatérale dans le cas où le programme nucléaire n’était pas arrêté.

Pour plusieurs analystes, le bombardement de la Syrie serait un message, une démonstration de force militaire afin de convaincre Kim Jong-un du sérieux des menaces proférées. On se retrouve alors très loin des déclarations humanitaires quasi-larmoyantes de Trump à propos du peuple Syrien. Les relations entre États-Unis et Corée du Nord sont extrêmement tendues puisque Trump a placé un porte-avions nucléaire à proximité de la Corée du Nord. Finalement, l’ex-candidat à la présidentielle qui se voulait l’émanation de la fin d’un État « gendarme du monde » semble bel et bien multiplier les entorses à ses intentions originelles.