Syrie: Indigné ou pas, mes poèmes s’adressent à toi!

Pour l’indifférent

Pour celui pour qui, vraiment,

La Syrie c’est trop loin,

Les Syriens trop différents,

On n’a pas de lieux communs,

Celui qui, depuis des mois,

Voit les gros titres passer,

Sans le moindre désarroi,

Celui qu’on ne peut toucher;

Pour qui les enfants qui meurent,

Ça fait partie de la vie,

Et les survivants qui pleurent,

C’est triste, mais c’est ainsi;

Enfin, ouvre les yeux,

Les journaux, les nouvelles!

Il ne s’agit pas d’eux,

Mais de nous, d’une belle

Ville et de vies qui s’éteignent

Dans le feu et les cendres

Où les cadavres s’étreignent…

Pour le blasé

Pour celui qui dit depuis le début,

Que des horreurs, il y en a toujours eu,

Que les deux camps sont mauvais,

Qu’on est trop loin pour juger;

Celui qui suit l’actualité,

Les mouvements des troupes, des armées,

Sur les petites cartes chamarrées,

Qui sait les noms des villes prises,

Tu connais tout, mais aussi rien;

Aux Syriens, tu n’y penses pas,

Ce ne sont pas des hommes pour toi;

Tu ne vois que des victimes,

Alors qu’ils avaient tous un nom,

Ils étaient aimés et aimants,

Ils ont vécu.

Et s’ils ne vivent plus maintenant,

Malédiction :

Dans des rivières de sang,

Ils ont été assassinés;

Embusqués, brûlés vifs,

Dans la terreur et la douleur,

Pas de repos dans cette mort,

Qui ne peut être encore un sommeil éternel

Alors que les bombes martèlent toujours Alep.

Pour le nouvel indigné

Pour celui qui aujourd’hui seulement

A compris qu’en Syrie,

La guerre n’est pas régulière

Mais un massacre, un simulacre

Où la barbarie prime,

Celle du régime;

Nous n’avions pas voulu ou su

Voir que le gouvernement

Que nous tenons garant

De notre liberté

Peut-être le bourreau

Dans les autres pays,

Et nos hésitations,

Nos tergiversations

Notre fragilité,

Et nos occupations,

Font que finalement

Nous nous indignons peu

Alors qu’il le faudrait, et il le faudrait mieux.

Alors indigné nouveau, souviens-toi de ces mots,

Et de ces morts, et de ceux qui vivent encore,

En sursis, en survie, en Syrie…

Pour celui qui n’arrive plus à pleurer

Toi pour qui ce conflit,

Ne date pas d’hier,

Qui y a perdu des amis,

Et d’autres êtres chers,

Dont le cœur est si plein,

Si lourd de deuil, de larmes, de pertes, de morts, de corps;

Ta peine est incommensurable

Devant ton pays en sang;

Devant ce carnage déplorable,

Tes larmes se sont taries,

Ton cœur est engourdi :

Trop de chagrin et trop d’angoisse,

Tu t’es noyé dans la douleur

Et maintenant, tu ne peux plus.

Toi, mon ami,

Si tu n’arrives plus à pleurer,

Je pleurerais pour toi,

Si tu n’arrives plus à sentir,

Je sentirais pour toi.

Si tu ne peux plus sourire,

Alors, ne souris pas.

Je sais que la douleur te hante,

Que tu ne dors pas la nuit,

Que tu es dans la tourmente;

Peut-être que tu veux une vie

Sans ce fardeau et sa douleur,

Et je ne peux pas te l’offrir

Et je ne peux que dire

La tristesse qui m’habite.

Impuissants nous assistons

À la chute d’Alep.

La ville brûle,

Les flammes mourront à leur tour.

Pas d’espoir,

Le poids des morts est trop lourd,

Je veux croire

Qu’un jour nous ferons mieux,

Toi et moi,

Et tous les autres.