Terrorisme : De l’importance du vocabulaire dans le traitement de l’information4 min read

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Alors que la France subit depuis 2014 d’innombrables attentats et tentatives avortées, les médias éprouvent quelques difficultés à actualiser leur déontologie à la situation de terreur dans laquelle ils écrivent. Terrorisme, le mot est simple, suggestif et très imagé. L’Oxford Concise Dictionary of Politics désigne le terrorisme comme « l’utilisation ou la menace d’utilisation illégale de la force ou de la violence par une personne ou un groupe organisé contre des personnes ou des biens avec l’intention d’intimider ou de forcer des sociétés ou des gouvernements, souvent pour des raisons idéologiques ou politiques ». Du régime de la Terreur aux étudiants tirant sur leurs camarades, cette définition englobe des buts et activités très divers. Pourtant, bien des médias paraissent restreindre considérablement le champ de cette définition. L’absence du mot « terrorisme » pèse parfois plus lourd que le reste de ces articles.

Le jeudi 16 mars, Killian pénètre dans le lycée de Tocqueville où il étudie en 1ère littéraire, muni de plusieurs armes. Il blesse 14 personnes avant que son proviseur ne parvienne à le maîtriser. Depuis sa mise en détention, la France s’émeut : Killian, victime de harcèlement, tentait de réagir à un système injuste quand personne n’a su lui venir en aide. Killian, je ne suis personne pour te juger et je te souhaite d’obtenir toute l’aide dont tu as besoin. J’aimerais en revanche que l’on qualifie ton acte de « terroriste ». Ce jour-là, tu as agi radicalement et illégalement contre un système. Peu m’importe ta confession religieuse, peu m’importe ton absence d’affiliation à un organisme radical. Je ne suis pas de la police, mais je tiens à la langue et à son emploi.

Glissements de sens et conséquences

Les mots ont une force souvent sous-estimée. Ils participent à la formation de l’imaginaire collectif à une échelle importante lorsqu’ils sont employés par des institutions accréditées. L’affaire Killian en est une excellente démonstration. La dénomination de ses crimes se fait en fonction de ses intentions et non de son acte en lui-même. Cette mauvaise dénomination s’avère dangereuse lorsqu’elle questionne le sens du mot « terrorisme » et qu’elle encourage alors la délation.

Ainsi, des sites d’information « de qualité » (DREUZ.INFO) concluent que le jeune homme est musulman après avoir mal interprété le mot « terroriste » employé par un média concurrent. La communauté musulmane sera sans doute ravie de savoir qu’elle a le monopole du terrorisme. Nous autres sommes ravis de savoir que ça va, c’était un déséquilibré. Ces déformations sont malheureusement récurrentes. En mars 2015, le pilote Andreas Lubitz se suicide en envoyant ses passagers à la mort avec lui. Pour la presse, c’est un dépressif. Le mot « terroriste » sera très peu employé.

La figure du bon terroriste dans la culture populaire

L’amalgame entre le terroriste et l’organisation religieuse radicale dépend d’une infinité de facteurs, le plus explicite étant la mise en relief par les médias d’une figure d’organisation distincte, dont les frontières doivent rester nettes pour que l’ennemi soit identifiable. Mais l’imaginaire collectif pourrait aussi constituer son raisonnement inconscient sur les figures du terroriste isolé dans la culture populaire. Le personnage de Tate dans American Horror Story est très présent dans les esprits. Il est la figure du sombre, de la découverte de soi par le crime. Le crime est salvateur, il est beau et a du sens.

Quelques années plus tôt, Gus Van Sant réalisait le très stylisé Elephant qui mettait également en scène des figures intenses et pleines de sens de jeunes terroristes blancs. Le jeune terroriste blanc se construit ainsi comme une figure d’opposition à un système qui abandonne sa jeunesse. Il est porte-parole d’une génération et générateur d’inspiration. Ces excellentes productions artistiques semblent participer au glissement de sens dans la mesure où il dédramatise l’acte du terroriste si celui-ci agit seul.

Il convient bien entendu de traiter les actes en fonction du nombre d’acteurs impliqués, et de leur lien potentiel avec d’autres actes similaires à venir. Il convient néanmoins de ne pas alléger une allégation afin de l’attirer hors du potentiel juridique de la définition originelle. Un professionnel de la presse se doit d’étudier le poids des mots quand les mots sont vecteurs de lois, de systèmes et de sentences. L’utilisation erronée du langage participe à la stigmatisation et à ce fantasme autour du crime qu’il convient de démanteler. Les institutions se doivent d’être irréprochables afin de ne laisser place à aucun débordement. Oh, et une pénétration non consentie est un viol, et tuer quelqu’un constitue un meurtre…   « And bananas aren’t apples, and vice-versa ».