Top 6 des arguments bancals de soutien du corps policier et ses violences8 min read

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Suite à la médiatisation des affaires Adama Traoré et Théo X., chacun a eu l’occasion d’exprimer son avis sur la question, plus large, des violences policières. Et comme ces réflexions semblent parfois aussi éloignées d’une certaine pertinence que Jean-François Copé l’est des réalités financières, revenons sur le meilleur des remarques nauséabondes en la matière

1) « Les bavures policières, ça arrive de temps en temps, mais quel corps de métier ne connait-il pas ses dérives ponctuelles ? »

Tous les corps de métiers connaissent effectivement des dérives. Incidents tragiques, atteintes aux biens ou aux personnes et autres accès de violence divers n’épargnent aucune profession. Ainsi en est-il de vols commis par des employés de la compagnie d’Air France au cours de leur service. Ainsi également, le viol puis le meurtre d’une spectatrice par un ouvreur de cinéma, pendant la projection d’un film. La dérive est le propre de l’homme, le paroxysme de sa médiocrité. Il est d’ailleurs probable qu’aucune société ne soit un jour à même d’éradiquer toute forme de violence humaine.

Les violences imputables aux oxymoriques Gardiens de la Paix semblent pourtant différer de ces deux exemples. Zyed et Bouna ne courraient ni entre les rangs d’un Airbus A380, ni entre ceux d’une salle UGC. La légitimité de leur affolement est certes discutée par l’ethnocentrisme de ceux qui professent encore que la police ne fait que protéger les citoyens. Pour autant, peut-on nier qu’il s’agit là d’une peur qu’aucune boulangère locale ne saurait inspirer ? Messieurs Adama et Théo ont peut-être fait l’objet d’une couverture médiatique tristement intense. Encore faut-il rappeler que ce qui apparaît comme un évènement ponctuel d’une particulière gravité n’est que la face émergée de l’iceberg. La liste des violences policières, interminable bien que non exhaustive, achève d’infirmer leur caractère exceptionnel.

Dès lors, plus question de « bavures » ou de « faits divers » imprévisibles. La mauvaise nouvelle ? Le corps policier en France n’en n’est pas à son coup d’essai. Il y a eu, et il y a bien plus de dérives policières qu’on ne pourrait le soupçonner. La bonne ? Si c’est un phénomène récurrent voire une faille systémique de l’institution policière elle-même, alors il est possible de remédier au problème. A la folie humaine occasionnelle, la société ne peut rien, l’anticipation n’a pas lieu d’être. Au contraire, lorsqu’une tendance se dégage, l’analyse doit être menée, des rapports de causalité soulevés, des réformes suggérées

2) « En même temps, ne faut-il pas un peu de violence pour se faire respecter ? Lorsque les policiers font preuve de violence, c’est probablement mérité »

En France, la police fait partie du service public. Selon le Code de déontologie de la police nationale, sa mission est notamment le « maintien de la paix et de l’ordre public » ainsi que la « protection des personnes et des biens ». Malgré un attentif Ctrl+F appliqué au dit Code, les termes « vengeance », « répression », « représailles » ou encore « décision juridique » n’apparaissent nulle part. C’est au juge de décider de la sanction pénale. Dès lors, la question de mérite de la violence ne se pose plus. Elle semble pourtant intéresser grandement les médias.

Ce genre de témoignage participe, à contrario, à l’idée que la violence policière est légitime lorsqu’elle est « méritée ». De même, les expressions qualifiant les victimes de « garçon sans histoire » ou encore la précision de leur absence d’antécédents judiciaires.

L’information est purement inappropriée. Monsieur Théo X. eût-il bousculé la plus adorable des grand-mères puis volé son sac, son passage à tabac et son viol n’auraient pas été moins un scandale.

3) : « Les officiers de police sont eux aussi les victimes de violences de certains citoyens »

C’est vrai. Et c’est condamnable. Cela excuse-t-il la réciprocité des actes terribles ? Cet argument sonne comme l’arbitrage désabusé d’une guérilla entre policiers et citoyens. L’horreur est-elle moins l’horreur lorsqu’elle est consacrée par tous les camps ?

La violence humaine existe au sein de la société. Le corps policier a pour mission de maintenir l’ordre public. Assumer ces fonctions, c’est donc signer pour des risques inhérents. D’où une formation spécifique, d’où le port d’armes. D’où encore le droit de faire usage d’une force dont la portée est limitée par la loi, doit être nécessaire et proportionnée. Certains policiers y laissent, malheureusement, la vie. Comme certains pompiers. La vocation de protection d’autrui n’est pas sans danger. Est-ce pour autant comparable aux crimes des Gardiens de la Paix, armés par l’Etat ?

4) « Les policiers ne sont pas jugés plus souplement que les autres justiciables lorsqu’ils sont soupçonnés d’avoir commis des violences. La justice rééquilibre les éventuels désordres »

Non. Et qu’il est tentant de s’arrêter là. Quelques éléments pour réfuter l’ineptie susmentionnée :

5) : « Ils ne sont pas tous comme ça ! Affirmer que l’ensemble du corps policier se rend coupable de violences, c’est exagérer ! »

Bien sûr. Clamer que 100% des policiers sont des criminels coupables de violences, c’est stigmatisant. Statistiquement improbable, et faux.

Peut-on pour autant ignorer que l’institution policière porte en elle une gangrène ? L’expérience de Stanford a pu souligner la violence qui émane de la prise de pouvoir, du sentiment de supériorité qui en éclot.

Le monde est probablement peuplé d’êtres aux intentions peu louables, mais le pouvoir accordé aux policiers ne les exacerbe-t-il pas ? La malfaisance armée n’est-elle pas d’autant plus néfaste ? Cette posture, ces prérogatives accordées par rapport au reste des citoyens ne sont-elles pas dangereuses ? Il semble que si, tant que l’idée d’une police au service de la société n’est pas ancrée. Aussi longtemps que cet usage exclusif de la force n’est pas utilisé dans l’intérêt tout aussi exclusif des citoyens, c’est là un privilège problématique.

Racisme, sexisme, islamophobie, homophobie : la police est devenue la boite de Pandore de la société française. L’institution policière doit être réformée de toute urgence.

6) : « Chacun son opinion sur le sujet, on peut être pour ou contre la police »

Ce qui sépare l’opinion pertinente de la croyance infondée, ce sont ses sources, les savoirs sur lesquels elle s’appuie, grâce auxquels elle s’affine, desquels elle s’affranchit. Etre « pour la police » et la soutenir quoiqu’il advienne n’a pas de sens. C’est là ignorer la diversité humaine qui la compose, dans ses pires comme ses meilleurs aspects. A l’inverse, condamner par principe chacun des membres du corps policier, c’est nier certaines véritables vocations de Gardiens de la Paix.

L’opinion immotivée et systématique n’est pas légitime en soi. Ce sont les pratiques policières qui doivent être passées au crible de nos esprits critiques, l’institution policière et son fonctionnement qui doivent être questionnés. Et lorsqu’il s’agit de gaz lacrymogène, de coups de matraques à quatre contre un et de l’insertion d’une des armes dans l’anus d’une personne, l’opinion n’a plus lieu d’être  et doit se taire : c’est un travail de qualification qui commence.

Pour aller plus loin:

  • Rapport « L’ordre et la force » de l’ACAT (ONG)
  • Rapport « Les maux du Déni » (Stop le contrôle au faciès)
  • La Responsabilité civile délictuelle, P. Conte
  • Enquête du Défenseur des droits
  • Rapport annuel d’activité de l’IGPN 2015