Trolls, grands génies d’internet8 min read

Catégories Contributions, Société

Cette semaine, le site internet cinéphile IMDB a annoncé la fermeture prochaine de son forum. La fermeture est en partie due à la récente invasion de trolls. Cette invasion a fait perdre au forum son utilité pour la majorité des utilisateurs. De 4Chan aux pages Facebook communistes, du commentaire sous votre cover sur youtube à Madame Gorafi, nous sommes tous d’éternelles victimes du troll sur internet. Les plus habiles d’entre nous le repèrent instantanément et bloque son activité malfaisante grâce à un Kryptonitien « don’t feed the troll ».

Définir les limites entre troll et internaute polémique n’est pas chose facile. Le terme « troll » désigne un internaute dont le caractère subversif de son propos lui est plus important que le contenu même de son analyse. Il ne cherche pas uniquement à créer un conflit : ceci s’apparente plutôt à du flaming. Il cherche davantage à piéger ses interlocuteurs en créant une polémique sans fin. En résumé, le troll cherche à induire en erreur sur son ton, son propos et ses idées.

Il est nécessaire d’établir que différents niveaux de trolling sont visibles sur internet. Le plus agaçant est sans doute le flamer. Bien souvent, la totalité du phénomène de trolling est associé au flaming. Il est ainsi réduit à un phénomène dangereux généré par l’ennui de jeunes internautes. Le suicide de Jessica Laney, jeune américaine de 16 ans, a ainsi mis en lumière l’impunité avec laquelle agissent les auteurs de flaming. Cette histoire, qui n’est bien sûr pas un cas isolé, révèle les dangers de ce plus bas degré de troll.

Il faut pourtant établir qu’il y a un autre niveau d’actions de trolls. Un niveau bien plus influent et moins gratuit sur le net. Dès lors que le phénomène du trolling y a été reconnu et diffusé, des internautes se le sont appropriés afin de servir différents propos. Le trolling crée des communautés quand il contrôle de nombreux chats. Il donne alors naissance à des emplois utilitaires du phénomène. Comparable en certains points à l’ironie littéraire, son ampleur est telle qu’il convient ici de l’étudier. Et si les meilleurs trolls avaient un autre but que la subversion ? Voyons ensemble quelques cas de trolling historiques qui participent à l’utilité d’internet.

Le Gorafi et autres médias trolls

La fausseté du titre ci-dessus vous paraît évidente ? Cela ne l’est pas pour la totalité des commentateurs de ces articles. Nadine Morano elle-même (qui est peut-être le meilleur troll d’entre nous) est plusieurs fois tombée dans le panneau. L’ancienne député a récupéré très sérieusement les informations diffusées par ces médias parodiques. Le troll fonde ici son propos sur une ironie difficilement décelable sans la connaissance du média. Les journaux parodiques proposent ainsi explicitement une parodie des grands médias. Ils référent à des personnalités sur-analysées par la presse (comme nous le montre l’exemple de Vladimir Poutine). Ils s’attèlent à la parodie stylistique d’un genre, avec le développement de Madame Gorafi.

          Mais cet humour décalé et subversif amène également une réflexion sur le manque d’esprit critique d’internautes. Ces derniers légitiment un article par la simple lecture de son titre. La réappropriation de ces informations par ce public est courante. En effet, l’article est rarement ouvert. Aucun renseignement n’est pris sur les sources et le média en question. Le principe de flux continu de Facebook et du journalisme-internaute en sont partiellement à l’origine. L’absence de sources n’importe plus, la crédibilité du média est sans importance. On préfère davantage la typographie et le nombre de partages de l’article pour évaluer la légitimité de l’information. Ainsi, ce média-troll pose un propos sur la toute-confiance offerte par le public. Il encourage d’autre part la bonne connaissance des médias diffuseurs.

Le média-troll apparaît ainsi comme un trolling organisé et dirigé autour d’un but : parodier la relation entre le diffuseur d’information et le receveur. À une échelle supérieure, le comique met en perspective l’absurdité du choix de diffusion de faits d’actualité sans importance. Dans un monde où il est de plus en plus courant de prendre un titre issu d’un média réputé pour un titre issu du Gorafi, comment le média peut-il asseoir son autorité ? Ces choix arbitraires de sélection de l’information dite mainstream rappelleront à beaucoup le propos de Pierre Bourdieu dans son essai sur la Télévision : « les faits divers, ce sont aussi des faits qui font diversion ».

Les forums justiciers

Le phénomène du trolling a réuni au cours du développement du web des internautes qui partageaient ce même ton, comme nous l’avons pour le forum d’IMBD. À l’étranger, un des forums les plus populaires est 4chan.org. En France le « 15-18 » et le « 18-25 » de jeuxvidéos.com font beaucoup parler d’eux. Ces forums regroupent d’innombrables trolls qui véhiculent majoritairement des valeurs de justice et de questionnement du contenu présent sur internet. Ces valeurs de remise en question deviennent une caractéristique majeure du trolling : le trolling devient utilitaire quand il crée un réseau d’internautes partageant un même amour d’internet. Il s’agit alors d’agir ensemble afin de mettre en lumière des injustices et des dérives présentes sur le web.

Ainsi le 18-25 a été à l’origine des révélations sur le Youtubeur Math Podcast. Grâce à un post complet réunissant un certain nombre de preuves, le plagiat ahurissant du Youtubeur a pu être révélé, ainsi que plusieurs escroqueries qui mirent quelque peu à mal sa réputation. Les membres du forum sont alors reconnus par les internautes comme des individus compétents et sérieux sur leur contenu. Quelques mois plus tard, s’ils n’en sont pas les révélateurs, les membres du 18-25 prennent part à la diffusion du scandale #YoutubePedo, en participant à sa retranscription en France.

Alors qu’ils sont réunis par leur trolling incessant, les membres acquièrent une légitimité. Ils diffusent des valeurs propres à une génération née avec internet. De plus, ils luttent pour protéger les contenus ainsi que pour exclure ceux qui nuisent. Le cas du 18-25 n’est qu’un exemple de web-justices orchestrées par des forums. Ce phénomène est révélateur d’un système de valeurs véhiculé par les trolleurs : le troll peut être utilitaire car il comprend les enjeux d’internet et maîtrise les moyens de diffuser l’information.

Intelligence artificielle et trolling

En 2016, Microsoft présente un précurseur d’IMB Watson ou Jam en dévoilant son intelligence artificielle opérationnelle sur les réseaux sociaux : Tay. Tay, répond aux internautes qui lui parlent et retient chaque message afin gagner en intelligence et en pertinence. L’occasion était trop belle : en 24h, les trolls ont pris d’assaut le programme. Les internautes ont envoyé des centaines de messages haineux, racistes, homophobes ou misogynes au programme et ont converti Tay en une… Nazi. Microsoft a très rapidement supprimé son programme alors que la jeune intelligence artificielle hurlait « WE ARE GOING TO BUILD A WALL » sur le twitter associé.

Cet assaut se présente d’abord comme un sabotage humoristique quelconque. Pourtant, il peut également être lu comme une jolie leçon de la part des trolls. L’intelligence artificielle a été démontrée comme faillible. Elle était insuffisamment surveillée, et trop sujette à l’influence de masse. Plus qu’une suppression en catastrophe, le travail de ces internautes a poussé Microsoft à travailler sur un programme bien plus sécurisé et aux fondements plus solides. Ce programme, Seriously, permet aux internautes de vérifier les faits qu’ils rencontrent sur internet.

Ainsi, dans la même vague que le Gorafi, ces trolleurs en herbe ont établi un propos derrière leur action. Un propos social reflétant une faille, une anomalie d’un système générique. Dans des temps où l’intelligence artificielle effraie par son influence et ses capacités, ceux qui sont appelés flamers ont su dresser une analyse des failles de cette intelligence. À une échelle réduite, ils ont également établi ici les limites d’autonomie de ces nouveaux systèmes d’intelligence.

Qu’en retirer ?

Le phénomène prend ainsi des formes multiples qui, parfois, agissent pour un objectif bien plus conséquent que la simple subversion. Le trolling prend l’allure d’un effet littéraire, il est légitimé quand maîtrisé par des individus qui saisissent les enjeux d’internet et de la société contemporaine. Le troll est drôle, le troll est souvent innocent, mais méfiez-vous du troll : il va toujours au bout des choses. Et surtout, méfiez-vous du 18-25.

« J’ai dessiné Valls en train de se faire enculer par un lion, j’ai fait des caricatures du prophète Mahomet, mais le 18-25, je respecte. Y a quand même des gens avec qui il faut pas jouer au con » Caljbeut – Le Lynchage de Math Podcast (Youtube)