En Tunisie, il y a encore tout à faire !

Depuis la Révolution du Jasmin, le doux espoir s’est mué en une véritable défiance à l’égard des dirigeants, empêtrés dans des crises successivement politique, économique et morale. Mais voilà, le peuple tunisien ne baisse pas les bras. Face à l’inflation des produits de première nécessité et le gel des salaires dans la fonction publique, face à l’insécurité qui progresse et le salafisme qui grimpe, il y a une population active prête au sursaut.

L’égalité des genres au cœur du débat aujourd’hui

Le 27 janvier dernier, Libération relatait que des militants LGBT avaient été empêchés de manifester pour raisons de “sécurité”. L’appel à manifester devant le ministère du Tourisme avait été lancé quelques jours auparavant pour réclamer l’abrogation de lois jugées “rétrogrades” et la fin de la “criminalisation des libertés sexuelles”. 

Avec ce mouvement, la place des femmes est un enjeu majeur. Dans un pays où la pression des autorités religieuses, – notamment étrangères – est forte, la question de l’égalité entre les femmes et les hommes ne cesse de revenir sur le devant de la scène. 

La grogne sociale est toujours de mise dans un pays empêtré dans la “crise”

En Tunisie aujourd’hui, on ne vit plus, on survit. On étudie pour un diplôme qui ne mène nulle part, faute d’emploi ; on travaille pour un salaire parfois insuffisant pour payer les charges ; on fait grandir les enfants dans des conditions déplorables ; et dans l’océan de ces insuffisances, on s’est remis à manifester ces dernières semaines. 

Comme le rapporte Le Telegramme, la grogne sociale a naturellement refait surface en Tunisie. Sept ans après la chute du régime de Ben Ali, les Tunisiens n’ont rien vu changer. Malgré une croissance qui progresse et un chômage qui continue de baisser, la reprise économique ne se ressent pas. Et les gouvernements de tous les bords politiques qui se sont succédés au pouvoir depuis la Révolution n’y ont rien fait. Le problème aujourd’hui, c’est la coexistence de ces deux Tunisie : Celle qui profite allègrement de la mondialisation, et celle qui est empêtrée dans une misère sans nom et qui réclame justement son dû. 

Les citoyens commencent à regretter Ben Ali 

Alors, on se met à regretter, à devenir nostalgiques. “On regrette Ben Ali parce que ses successeurs n’ont pas fait mieux” nous disait Leila, jeune étudiante à Tunis il y a quelques jours. De là, le népotisme de Ben Ali n’apparaît plus comme un danger. Aïmen, chauffeur de taxi dans la ville industrielle de Gabès reconnaît même “Ben Ali pouvait voler des milliards, au moins avec lui il y avait de l’argent”. Ces phrases sont devenues monnaie courante, il y a même un adage pour cela: “celui qui retire la pomme d’un panier plein est moins coupable que celui qui la retire d’un panier vide”. Et dans l’océan de la défiance à l’égard du politique, ce type d’arguments continue de se renforcer au sein de la population. 

“Ce qu’il faut, ce n’est pas la démocratie à tout prix, c’est la fin des inégalités”

Au fil des discussions, les préjugés tombent : ce qu’il faut, ce n’est pas la démocratie à tout prix, c’est la fin des inégalités. La principale préoccupation des tunisiens qui ont battu le pavé, c’est de pouvoir se nourrir et vivre dignement. La Révolution du Jasmin n’était pas qu’une Révolution politique, elle était d’abord et avant tout, une Révolution sociale. C’est donc cette lutte acharnée contre la pauvreté qu’il faut consacrer en paradigme. La liberté est un sujet, l’égalité en est un autre.

Mais il faut aller plus loin, comprendre ce vent de contestation, essayer de voir le “pourquoi” plutôt que le “comment”. Pourquoi la population a-t-elle encore envie de participer au débat public, de donner son avis, de s’exprimer, d’agir ? Pourquoi certains jeunes de Gabès réclament-ils encore la fin du régime ? Pourquoi ces paysans de Kairouan, incapables d’écrire correctement leurs noms et prénoms, ont décidé de s’avancer sur des questions qui les dépassent mais dont ils ont pris conscience qu’elles sont le fer à forger pour l’avenir ?

Il faut relancer l’économie, insuffler plus de modernité

Aujourd’hui, l’enjeu est clair : Relancer l’économie par la consommation, proposer un modèle économique alternatif et sortir de la corruption.

Pour ce qui est de la relance de l’économie, l’équation est simple : une population active nombreuse et déterminée d’un côté, et de l’autre l’absence d’une offre d’emploi crédible, c’est-à-dire correctement payée et en accord avec les aspirations de chacun. Les solutions pour y remédier sont connues, la Tunisie en a déjà bénéficié lors de la période post-décolonisation avec les réformes socialistes des années 60.

L’idée est de concrétiser un grand prêt national pour tout changer, nettoyer le pays, lutter contre la pollution, reconstruire les routes et mettre en place de nouvelles infrastructures. L’effort de transformation permettra de créer une offre d’emploi nouvelle et importante. Les gouvernements successifs l’ont bien compris, et le Fonds Monétaire International a déjà accepté de délivrer plus de trois milliards de dollars d’aide sur le quinquennat 2016 – 2021. Mais les besoins sont bien plus importants, et l’investissement privé doit être amplifié.

Il faut investir d’avantage en Tunisie : Le gouvernement est prêt à réaliser des réformes en profondeur

Cet appel d’air permettra de donner du travail, de renforcer la monnaie, de concrétiser aussi une baisse des importations. A termes, l’objectif est l’avènement d’un véritable excédent du commerce extérieur (c’est possible !). Sur le modèle de la Suisse par exemple, la Tunisie pourrait renforcer la relation avec ses frontaliers et chercher des investisseurs étrangers figurant parmi les grandes puissances économiques ; l’horizon de la Chine et de la Russie en particulier n’est pas inaccessible.

Dans le même temps, la Tunisie doit aspirer à sortir du modèle des pays anciennement colonisés asphyxiés financièrement par leurs anciens régents. Lorsque l’on importe un bus d’occasion de France au prix d’un véhicule  neuf s’il était fabriqué dans son propre pays, il faut se poser des questions. Quand bien même la qualité de notre industrie française est incontestable, il faut reconnaître que nos bus de la RATP ne sont pas les plus adaptés aux routes et au climat du sud de la Méditerranée.

La lutte contre la corruption n’est pas accessoire : elle est vitale

Enfin, la corruption a bon dos, quand on en profite. Mais elle galvanise les quelques investissements, engourdit la relance et n’est pas une bonne base de reconstruction du pays. Osons dire qu’elle est inacceptable, qu’elle est illégale et que cette illégalité doit cesser et proposons un véritable plan de lutte contre la corruption, pour une éthique publique irréprochable, à commencer par les institutions étatiques elles-mêmes.

Le tourisme peut être un premier secteur à renforcer

L’humoriste et femme d’affaires Samia Orosemane le déclarait il y a quelques jours : “En renforçant le tourisme, on renforce l’économie tunisienne globale et on créé de l’emploi, toute l’économie de Djerba par exemple est liée au tourisme”. Cette remarque concentre aussi la principale faiblesse tunisienne : Le tourisme, dans un contexte de crise économique mondiale, de guerres et de terrorisme, ne peut plus être l’alpha et l’oméga d’une économie. Certes, on a tendance à croire que le tourisme est l’unique source de revenu du peuple tunisien. En réalité, la part de revenus produite n’est “que” de 5 à 8% du PIB sur les quinze dernières années. Il n’en demeure pas moins que le tourisme est le principal employeur des tunisiens, puisque plus de 10% de la population active en profitait jusqu’à présent. 

Il peut en être évidemment un vecteur important, mais jamais au grand jamais il ne doit monopoliser la place laissée à l’industrie et à l’agriculture, ainsi qu’au reste des services. La relance du tourisme est une solution facile. Les entrepreneurs l’ont compris et l’expérience du Festival du Rire de Djerba montre à quel point l’issue peut être favorable. Cette relance par le tourisme est nécessaire, évidemment. Mais le tourisme ne sera pas suffisant : l’effort doit aussi être porté sur l’indépendance énergétique, l’autonomie militaire, la décentralisation des compétences et des pratiques pour renforcer la place du local et des circuits courts.

“Le soft power tunisien : aller de l’avant, se battre seul”

Aux frontières sud-est, les combats ont fait rage longtemps après la libération de Tripoli. La mort du dictateur Mouammar Khadafi, la chute du régime libyen, puissance régionale jusqu’alors hégémonique, a déstabilisé la région et les frontières. Dans la guerre, la petite Tunisie a tenu bon. Mais même dans l’opinion publique, l’effort militaire a été minimisé, relégué au second plan.

La Tunisie va de l’avant quand elle s’enflamme et embrase avec elle toute la jeunesse arabe, la Tunisie se bat seule contre ses démons, les Ben Ali et consorts, les djihadistes qui naissent dans ses rues comme ceux qui tentent de briser ses frontières.

Voilà le soft power tunisien ! Celui d’un petit pays qui trouve son indépendance dans ses belles conquêtes, celui d’un petit pays qui voit tout en grand et qui se pense universel.

Il y a quelque chose de lumineux dans ce petit pays

Il y a quelque chose de lumineux dans ce petit pays… Il y a ce quelque chose des Ronsard et du Bellay, traversant le monde pour s’abreuver de sa culture dans la jeunesse tunisienne. Il y a ce quelque chose de Napoléonien dans la tentative d’imposer une culture arabe moderne lorsque le Président Essebsi souhaite réformer en profondeur les lois sur l’égalité entre les femmes et les hommes. Il y a ce quelque chose des Césaire et Senghor dans l’identité assumée. Il y a enfin ce quelque chose de Bardot dans ces femmes qui revendiquent leur liberté, voilées ou non.

Mais la tentation du présidentialisme est encore présente

L’enjeu des manifestations des mois de décembre et janvier était justement de calmer la tentation présidentialiste du Président Béji Caïd Essebsi, élu à la Présidence de la République à la fin 2014. Comme l’explique Le Monde, l’homme âgé de 91 ans “fait partie de cette frange de l’élite traditionnelle qui, pas trop compromise avec le proche entourage de Ben Ali, a habilement surfé sur la révolution de 2011 pour en canaliser le cours, lui éviter les chambardements radicaux”. Si le sujet de la relation entre les Eglises et l’Etat est réglé depuis la Constitution progressiste de 2014, la place du Président est encore discutée. 

La posture d’Essebsi aujourd’hui est d’interroger, voire de remettre en question le parlementarisme tunisien et de se poser comme un Chef d’Etat aux pouvoirs élargis. Il est vrai que l’âge, la maturité apparente et la majorité qui soutient l’actuel pouvoir peut donner lieu à une telle lecture. Mais c’était sans compter sur ces dernières manifestations qui rappellent que le peuple veille. 

Les tunisiens sont peut-être nostalgiques de Ben Ali, ils sont surtout nostalgiques d’une société plus égale

Au fond, la nostalgie de Ben Ali, c’est surtout la nostalgie d’un pays où l’extrême-pauvreté était marginale. Il y a donc comme un nouveau vent de contestation aujourd’hui qui plane autour du pouvoir, pour lui rappeler qu’il est là pour le peuple, par le peuple et qu’il n’est rien sans la somme de ces tunisiens qui se battent encore quotidiennement pour survivre. 

Il y a ce peu de nous, qui chez eux est immense. En Tunisie aujourd’hui, tout est encore possible. Car cette Révolution a permis deux choses : la première est que le regard que l’on porte a présent sur le monde arabe n’est plus le même, et la seconde, c’est qu’il y a encore à faire, qu’il y a encore une histoire à écrire.

Loin d’être esseulée, cette Révolution a montré l’envers du décor, celui d’une jeunesse qui a encore beaucoup de belles batailles à mener. 

Crédits image : Agence France Presse