Tunisie : Un pays à la dérive ? Tout est encore possible8 min read

Catégories Afrique, International

Bim, bam, boum ; sortez les petits matelots, levez les voiles, le bateau tunisien part à la dérive et… surprise, tout est encore possible ! Après trois semaines d’enquête en Tunisie, quelques conclusions s’imposent. █ EDITORIAL

Depuis la Révolution du Jasmin, le doux espoir s’est mué en une véritable défiance à l’égard des dirigeants, empêtrés dans des crises successivement politique, économique et morale. Mais voilà, le peuple tunisien ne baisse pas les bras. Face à l’inflation des produits de première nécessité et le gel des salaires dans la fonction publique, face à l’insécurité qui progresse et le salafisme qui grimpe, il y a une population active prête au sursaut.

En Tunisie aujourd’hui, on ne vit plus, on survit. On étudie pour un diplôme qui ne mène nulle part, faute d’emploi ; on travaille pour un salaire parfois insuffisant pour payer les charges ; on fait grandir les enfants dans des conditions déplorables ; et dans l’océan de ces insuffisances, on commence à regretter la dictature.

« On regrette Ben Ali parce que ses successeurs n’ont pas fait mieux »

De là, le népotisme de Ben Ali n’apparaît plus comme un danger. Aïmen, chauffeur de taxi dans la ville industrielle de Gabès reconnaît même « Ben Ali pouvait voler des milliards, au moins avec lui il y avait de l’argent« . Ces phrases sont devenues monnaies courantes, il y a même un adage pour cela: « celui qui retire la pomme d’un panier plein est moins coupable que celui qui la retire d’un panier vide ». Et dans l’océan de la défiance à l’égard du politique, ce type d’arguments continue de se renforcer au sein de la population.

Malgré une croissance qui progresse et un chômage qui continue de baisser, la reprise économique ne se ressent pas. Et les gouvernements de tous les bords politiques qui se sont succèdes au pouvoir depuis la Révolution n’y ont rien fait.

« Ce qu’il faut, ce n’est pas la démocratie à tout prix, c’est la fin des inégalités »

Au fil des discussions, les préjugés tombent : ce qu’il faut, ce n’est pas la démocratie à tout prix, c’est la fin des inégalités. La principale préoccupation des tunisiens qui ont battu les pavés, c’est de pouvoir se nourrir et vivre dignement. La Révolution du Jasmin n’était pas qu’une Révolution politique, elle était d’abord, et avant tout, une Révolution sociale. C’est donc cette lutte acharnée contre la pauvreté qu’il faut consacrer en paradigme. La liberté est un sujet, l’égalité en est un autre.

« Il faut essayer de voir le « pourquoi » plutôt que le « comment » de cette révolution »

Mais il faut aller plus loin, comprendre ce vent de contestation, essayer de voir le « pourquoi » plutôt que le « comment ».

Pourquoi la population a-t-elle encore envie de participer au débat public, de donner son avis, de s’exprimer, d’agir ?

Pourquoi certains jeunes de Gabès réclament-ils encore la fin du régime ?

Pourquoi ces paysans de Kairouan, incapables d’écrire correctement leurs noms et prénoms, ont décidé de s’avancer sur des questions qui les dépassent mais dont ils ont pris conscience qu’elles sont le fer à forger pour l’avenir ?

« Relancer l’économie, une priorité »

Aujourd’hui, l’enjeu est clair : Relancer l’économie par la consommation, proposer un modèle économique alternatif et sortir de la corruption.

Pour ce qui est de la relance de l’économie, l’équation est simple : une population active nombreuse et déterminée d’un côté, et de l’autre l’absence d’une offre d’emploi crédible, c’est-à-dire correctement payée et en accord avec les aspirations de chacun. Les solutions pour y remédier sont connues, et la Tunisie en a déjà bénéficié lors de la période post-décolonisation avec les réformes socialistes des années 60. L’idée est de concrétiser un grand prêt national pour tout changer, nettoyer le pays, lutter contre la pollution, reconstruire les routes et mettre en place de nouvelles infrastructures. L’effort de transformation permettra de créer une offre d’emploi nouvelle et importante. Les gouvernements successifs l’ont bien compris, et le Fond Monétaire International a déjà accepté de délivrer plus de trois milliards de dollars d’aide sur le quinquennat 2016 – 2021. Mais les besoins sont bien plus importants, et l’investissement privé doit être amplifié.

Cet appel d’air permettra de donner du travail, de renforcer la monnaie, de concrétiser aussi une baisse des importations. A termes, l’objectif est l’avènement d’un véritable excédent du commerce extérieur (c’est possible !). Sur le modèle de la Suisse par exemple, la Tunisie pourrait renforcer la relation avec ses frontaliers et chercher des investisseurs étrangers figurant parmi les grandes puissances économiques ; l’horizon de la Chine et de la Russie en particulier n’est pas inatteignable.

Dans le même temps, la Tunisie doit aspirer à sortir du modèle des pays anciennement colonisés asphyxiés financièrement par leurs anciens régents. Lorsque l’o importe un bus d’occasion de France au prix d’un véhicule  neuf s’il était fabriqué dans son propre pays, il faut se poser des questions. Quand bien même la qualité de notre industrie française est incontestable, il faut reconnaître que nos bus de la RATP ne sont pas les plus adaptés aux routes et au climat du sud de la Méditerranée.

Enfin, la corruption a bon dos, quand on en profite. Mais elle galvanise les quelques investissements, engourdit la relance et n’est pas une bonne base de reconstruction du pays. Osons dire qu’elle est inacceptable, qu’elle est illégale et que cette illégalité doit cesser, et proposons un véritable plan de lutte contre la corruption, pour une éthique publique irréprochable, à commencer par les institutions étatiques elles-mêmes.

« Le tourisme ne peut plus être l’alpha et l’omega de l’économie tunisienne »

L’humoriste et femme d’affaires Samia Orosemane le déclarait il y a quelques jours : « En renforçant le tourisme, on renforce l’économie tunisienne globale et on créé de l’emploi, toute l’économie de Djerba par exemple est liée au tourisme ». Cette remarque concentre aussi la principale faiblesse tunisienne : Le tourisme, dans un contexte de crise économique mondiale, de guerres et de terrorisme, ne peut plus être l’alpha et l’oméga d’une économie. Certes, on a tendance à croire que le tourisme est l’unique source de revenu du peuple tunisien. En réalité, la part de revenus produite n’est « que » de 5 à 8% du PIB sur les quinze dernières années. Il n’en demeure pas moins que le tourisme est le principal employeur des tunisiens, puisque plus de 10% de la population active en profitait jusqu’à présent. 

Il peut en être évidemment un vecteur important, mais jamais au grand jamais il ne doit monopoliser la place laissée à l’industrie et à l’agriculture, ainsi qu’au reste des services. La relance du tourisme est une solution facile. Les entrepreneurs l’ont compris, et l’expérience du Festival du Rire de Djerba montre à quel point c’est une issue qui peut être favorable. Cette relance par le tourisme est nécessaire, évidemment. Mais le tourisme ne sera pas suffisant : l’effort doit aussi être porté sur l’indépendance énergétique, l’autonomie militaire, la décentralisation des compétences et des pratiques pour renforcer la place du local et des circuits courts.

« Le soft power tunisien : aller de l’avant, se battre seul »

A la frontière sud-est du pays, les combats ont fait rage lontemps après la libération de Tripoli. La mort du dictateur Mouammar Khadafi, la chute du régime lybien, puissance régionale jusqu’alors hégémonique, a destabilisé la région et les frontières. Dans la guerre, la petite Tunisie a tenu bon. Mais même dans l’opinion publique, l’effort militaire a été minimisé, relégué au second plan.

La Tunisie va de l’avant quand elle s’enflamme et embrase avec elle toute la jeunesse arabe, la Tunisie se bat seule contre ses démons, les Ben Ali et consorts, les djihadistes qui naissent dans ses rues comme ceux qui tentent de briser ses frontières.

Voilà le soft power tunisien ! Celui d’un petit pays qui trouve son indépendance dans ses belles conquêtes, celui d’un petit pays qui voit tout en grand et qui se pense universel.

Il y a quelque chose de lumineux dans ce petit pays… Il y a ce quelque chose des Ronsard et Bellay, traversant le monde pour s’abreuver de sa culture dans la jeunesse tunisienne. Il y a ce quelque chose de Napoleonesque dans la tentative d’imposer une culture arabe moderne. Il y a ce quelque chose des Césaire et Senghor dans l’identité assumée. Il y a enfin ce quelque chose de Bardot dans ces femmes qui revendiquent leur liberté, voilées ou non.

Il y a ce peu de nous, qui chez eux est immense. En Tunisie aujourd’hui, tout est encore possible. Car cette Révolution a permis deux choses : la première est que le regard que l’on porte a présent sur le monde arabe n’est plus le même, et la seconde, c’est qu’il y a encore à faire, qu’il y a encore une histoire à écrire.

Loin d’être esseulée, cette Révolution a montré l’envers du décor, celui d’une jeunesse qui a encore beaucoup à montrer.

Crédits image : Agence France Presse

Etudiant parisien en droit, passionné de politique et d'actualité. Engagé en faveur des grandes causes du progrès.