Turquie : Les travaux d’Asli Erdogan, physicienne de particules et intellectuelle engagée aujourd’hui victime des grandes purges

Article originalement rédigé en turc par le collectif Nogozon.

Asli Erdogan (aucun lien de parenté avec Recep Tayyip Erdogan, ndlr) n’est que l’une des désormais dizaines de milliers de victimes des grandes purges en Turquie dans le cadre de l’état d’urgence déclaré au lendemain de la tentative de putsch raté du 15 juillet.

Romancière, militante pour les droits humains de longue date et éditorialiste pour le journal « pro-kurde » Özgür Gündem (L’actualité libre), elle a été arrêtée et placée sous détention depuis la fermeture du quotidien le 16 août au motif de liens avec l’organisation armée PKK. Privée des soins les plus basiques pour sa condition de diabétique depuis le début de sa détention, elle est accusée d’être « membre d’une organisation terroriste armée », d’avoir fait de la « propagande favorable à une organisation terroriste » et d’avoir voulu « porter atteinte à l’intégrité territoriale du pays », et fait face à une peine de prison à vie incompressible, la même peine qu’Abdullah Öcalan, l’ancien leader du PKK incarcéré depuis 1999.

Un élément qui attire l’attention dans la biographie d’Asli Erdogan est ses travaux en matière de physique de particules lors de ses études au CERN. Ainsi, Asli n’est pas qu’une écrivaine, mais également une scientifique. L’identité d’une personne forme toujours un tout, et les liens entre la vision scientifique, l’art et les opinions politiques d’une personne ne relèvent pas de la coïncidence. Que le rapport à la science d’Asli Erdogan ait été négligé comme un point de détail par l’actualité ne nous a pas vraiment satisfaits, et nous avons voulu mettre en avant son statut en tant que scientifique d’une manière un peu plus nette et précise.

Notre premier réflexe a été d’aller chercher à ce propos sur Google. Sans avoir fait beaucoup d’exposés populaires sur la physique, Asli Erdogan traite dans une vidéo ou deux du contexte de l’étude de la physique. Dans un documentaire biographique (en turc), elle raconte les conditions dans lesquelles elle a fait ses études de master au CERN, et attire l’attention sur le sexisme au sein de la communauté scientifique. On attend toujours plus de ces milieux censés refléter la face éclairée de l’Humanité, de manière à ce qu’ils puissent conformément à leurs principes fondateurs être réceptifs à ces critiques et de pouvoir dépasser les inégalités patriarcales de la société.

Dans une autre vidéo (en turc) réalisée alors que les travaux du CERN avaient une certaine place dans l’actualité, elle évoque l’importance du boson de Higgs d’une façon tout à fait vulgarisée.

En Turquie, les expériences du CERN avec le Grand collisionneur de hadrons (LHC) avaient plusieurs fois fait l’objet d’une médiatisation, notamment après l’accident d’avion qui a vu la mort du physicien Engin Arik, également le mentor d’Asli, puis lors des phases plus sensationnelles de l’expérience (les accidents, la réinitialisation, les succès). On ne peut pas résumer l’expérience à ces phases visibles, alors que ce qui la rendait « scientifique » était la rigueur constante d’un processus de travaux menés au cours des années. Ainsi les travaux d’Asli en 1993 font partie des pas qui ont mené à la découverte du boson de Higgs en 2012 (voir liens 1 et 2).

Tentons ainsi de connaître Asli en tant que personne n’ayant pas négligé d’arroser un arbre qui donnerait ses fruits vingt ans plus tard.

Un petit aperçu des travaux d’Asli.

Afin de percevoir la contribution exacte d’Asli à cette découverte, allons voir directement ses travaux. Après tout, nous voulons ne serait-ce qu’un peu susciter et faire partager la curiosité. Tout comme ses vidéos, les travaux scientifiques d’Asli sont également accessibles. Sous réserve d’y consacrer un certain effort, tout individu peut accéder à n’importe qu’elle étape du processus scientifique, et c’est précisément cette accessibilité qui nourrit la continuité cohérente évoquée plus haut (cf vocabulaire à la fin de cet article pour la définition de certains termes).

En faisant une recherche auprès des serveurs de fichiers du CERN, nous arrivons à accéder à un article publié par Asli Erdogan, dont l’objet est évidemment le boson de Higgs. Aujourd’hui, nous sommes certains de l’existence du boson de Higgs, et le but des physiciens aujourd’hui est d’en évaluer précisément les propriétés. Nous n’avions pas ces connaissances à l’époque des travaux d’Asli. Si le boson de Higgs existe vraiment, et qu’il peut être issu de la collision de deux protons, comment pourrait-il être observé ? Telle était la question posée en 1993, à laquelle les réponses étaient variées puisque les observations allaient être indirectes. Même issue d’une collision, le boson de Higgs n’a pas une durée de vie suffisamment longue pour être observable à partir de nos détecteurs de particules. Comme sa force d’interaction est très élevée, le boson se désintègre en une durée aussi courte que 10-22 secondes et nous ne pouvons observer que le produit de cette désintégration. Ces désintègrations peuvent être de différentes sortes et chaque physicien peut se spécialiser dans l’observation de tels produits de telle désintégration.

Il faut rappeler à ce point que l’article de la collaboration Atlas, au sein de laquelle Asli Erdogan a travaillé, sur la découverte bu boson de Higgs en 2012 porte la signature de 2932 personnes au sein de l’équipe, un nombre auquel si l’on rajoute les personnes qui ont contribué au cours des décennies à cette découverte, atteste de la dimension massive des travaux qui l’ont précédé.

L’analyse du groupe d’Asli Erdogan et de 3 de ses collègues portait sur une étude concentrée sur les situations où le boson de Higgs se désintégrait en une paire de bosons W ou une paire de bosons Z. Ces paires de bosons se désintègrent de la même façon en particules invisibles à nos détecteurs. Parmi ces probabilités, Asli se focalisait sur la situation où dans cette paire de bosons W ou Z l’un se désintégrait en leptons, et l’autre en quarks (deux jets). Ainsi, afin d’observer un Higgs on tente d’observer avec notre détecteur au total deux leptons et deux quarks.

L’introduction à l’article évoque l’importance du Higgs et des méthodes possibles pour l’observer. A cette étape, il faut partir de postulats pour donner à l’analyse une concrétude, et le postulat principal est la masse bu boson de Higgs, inconnue à l’époque. Ici, cette masse est assumée être de la valeur de 1 TeV, une approche raisonnable puisque si la masse du Higgs est inférieure, les arguments soulevés par l’étude seront toujours aussi valables. Si la masse du Higgs est bien supérieure, cela signifierait que ce particule serait en dehors d’une compréhension qui s’appuierait sur le modèle standard de la physique. Avec une telle approche, cette étude présente un exemple d’analyses à répéter une fois que l’on aurait accès à de vraies données.

La deuxième section de l’article insiste sur comment présélectionner les données afin d’avoir une meilleure observation de ce que l’on recherche et comment restructurer ces mêmes données. Les premières données qui nous sont transmises par le détecteur qui observe une collision de particules consiste en de signaux électroniques bruts. Il faut y appliquer des algorithmes afin de savoir quelle est la valeur énergétique de ces signaux et à quelles particules allant dans tel sens ils correspondent. Ces mesures auront toujours une résolution limitée et ne nous donneront jamais la mesure exacte. Pour traiter correctement cette analyse, il faut ainsi bien comprendre cette résolution et être sûrs que les données choisies correspondront à tous les événements que nous cherchons. Toujours dans cette section, une comparaison est faite entre cette étude et une autre, plus ancienne. Si aux termes de cette comparaison la nouvelle analyse semble avoir une performance moins optimale, on nous explique c’est parce qu’elle prend en compte plus de variables.

La troisième section de l’article fait avancer le sujet et discute de comment nous pourrions reconnaître et distinguer d’autres événements similaires, notamment des événements dits de « bruit de fond », à la désintégration du boson de Higgs. Il s’agit dans un sens du plus grand souci (et source de divertissement !) des travaux dont l’objet est de découvrir quelque chose de nouveau : même si l’on observe des données qui correspondent à ce qui est recherché, leur origine peut être tout à fait différente. C’est pourquoi il est nécessaire de trier rigoureusement les données, et de retirer des mesures les propriétés et les quantités de ses différentes sources après les avoir bien acquis. Dans cette section, on fait en sorte que les données classifiées selon la présence ou non de deux jets à très haute énergie correspondent aux événements pouvant impliquer un boson de Higgs.

En conclusion, si la possibilité qu’une telle analyse puisse aboutir à une observation du boson de Higgs est évoquée, les réserves à ce sujet restent bien plus marquées. Du fait du manque de connaissances sur les événements de bruits de fond, des études sur plusieurs années sont prévues et des suggestions sont émises sur en quoi et comment les recherches successives, par leurs analyses des mécanismes de productions de jets W et Z sur le modèle standard, pourraient contribuer à de nouvelles percées.

A partir du postulat selon lequel le LHC pourrait dès sa première année de fonctionnement récolter une somme de données à la hauteur de 100 000 pb-1, on estime ici que plus de 2700 événements du type recherché pourraient se produire (H à WW, H à ZZ). C’est cette somme de données est estimée suffisante pour la découverte. La découverte du boson de Higgs en 2012 n’a nécessité que 20 000 pb-1, soit 1/5 de ce qui est était requis pour Asli. Cela est dû au fait que toutes les expériences n’ont pas observé que les bosons se désintégrant en W et Z, mais également d’autres variétés de désintégration (notamment les bosons désintégrés en photons). A compter d’aujourd’hui, différents articles (voir liens 1, 2, 3, 4) sur la désintégration des bosons Higgs en paires de particules W et Z ont été publiés sur la revue Atlas, mais ces travaux n’ont pas permis à eux seuls d’observer un boson de Higgs. Le CERN continue de collecter des données, et nous pourrons d’ici les prochaines années assister la progression de ces études.

Justice du peuple pour une scientifique du peuple.

Pendant que nous assistons à ces évolutions scientifiques, nous aurions deux autres vœux : l’amélioration de l’égalité femmes-hommes au sein de la communauté scientifique, ainsi qu’une plus grande implication des scientifiques dans les questions sociales de manière à faire partie du changement. Ayant abandonné la place publique à la bigoterie par entre-soi et volonté de se réfugier dans leur tour d’ivoire, les scientifiques peuvent la reprendre en s’unissant avec le peuple et se consacrant à rétablir la confiance en soi du peuple qui pense.

Asli Erdogan, qui a précisément rejoint les rangs du peuple après avoir contribué aux travaux que nous avons cité plus haut, est détenue injustement depuis le 16 août et privée d’accès aux soins nécessaires (ndlr : lire son appel d’urgence traduit par Kedistan et le propre appel du site libertaire à la soutenir et éviter que le même contexte ne se reproduise en Europe). Nous fustigeons cette détention et les accusations qui la visent, et comme pour toutes les détentions et peines injustes de nos jours, nous souhaitons que ces répressions s’effondrent et que leurs responsables rendent compte devant la justice du peuple.

Vocabulaire :
Lepton : terme général pour désigner les particules élémentaires électrons (e), les muons (μ), tau (τ) et neutrinos (ν).
Quarks : terme général pour désigner les particules élémentaires composantes des protons et neutrons
Boson : particules élémentaires responsables des principales interactions sans être des quarks ou des leptons : photons, Z, W, gluons, gravitons et Higgs.
Jet : inobservables avec un détecteur, les quarks deviennent des amas de particules qui se multiplient en cours d’acheminement que l’on nomme jets. Si nous avons parlé de quarks dans l’article, il s’agit bien de jets de quarks.
Modèle standard : modèle général qui explique la fraction observable des interactions entre leptons, quarks et bosons.
Désintégration : la théorie quantique des champs explique les interactions entre particules sur les probabilités de ces particules à se transformer en un autre type de particules, ce qu’on appelle une désintégration. La fission d’une particule en deux particules différentes ne veut pas dire qu’elle était auparavant composée de ces particules. Une particule peut se désintégrer de différentes façons et chacune de ces situations ont une probabilité qui peut être mesurée et calculée.