Turquie : Les mails de la famille Erdogan suscitent la controverse

Le samedi 24 septembre 2016, l’Union des hackers rouges (RedHack), un collectif de hackers et de cyber-militants marxistes-léninistes-maoïstes (à l’origine de plusieurs fuites de données et de piratages de sites internet de l’État turc depuis leur création en 1997) annonce avoir saisi l’adresse mail de Berat Albayrak. Cet homme n’est rien d’autre que le ministre de l’Énergie et des Ressources naturelles depuis 2015 mais surtout, gendre de Recep Tayyip Erdogan, Président de la Turquie depuis 2014.

Allant encore plus loin qu’Hillary Clinton qui avait au moins pris la peine de mettre en place un serveur privé pour sa messagerie, Albayrak se serait tout simplement servi de Gmail pour sa correspondance et aurait utilisé le même mot de passe pour ses services, sans se soucier d’éventuelles brèches de sécurité. RedHack donne 72h au gouvernement pour la libération de tous les dissidents de gauche, détenus avant ou dans le cadre des purges massives en Turquie au lendemain de la tentative de putsch du 15 juillet, et notamment de l’écrivaine et physicenne Asli Erdogan.

Bien entendu, les dissidents ne sont pas libérés, et RedHack met en ligne le 27 septembre une archive mail de 20 Go, composé de plus de 57 632 mails dans la boîte du ministre, rédigé entre le 24 avril 2000 et le 23 septembre 2016.

La réaction des autorités est rapide et brutale : les comptes sur les réseaux sociaux du groupe sont promptement censurés, 7 personnes sont mises en garde à vue (relâchées depuis). Les premiers articles publiés sur des portails d’opposition de gauche couvrant la fuite sont bloqués sur décision administrative. Si la presse mainstream, majoritairement pro-Erdogan par conviction ou contrainte, évite la question, les trolls sur les réseaux sociaux n’ont pas hésité à assimiler RedHack au mouvement guléniste, principal accusé de la tentative de putsch. Au vu de la différence idéologique entre ces deux groupes et des actes de RedHack contre la confrérie islamiste, cette accusation est de mauvaise foi.

Taylan Kulaçoglu, déjà accusé à deux reprises de faire partie du collectif RedHack, 25 sept 2016. Source : Birgün

S’adaptant à la tentative de l’État d’empêcher les fuites, RedHack multiplie ses comptes sur Twitter et télécharge l’archive ou le lien torrent sur plusieurs sites qui se font systématiquement bloquer aussi.

C’est ce qui a provoqué le 9 octobre la restriction d’accès aux services de stockage en ligne Dropbox et Microsoft OneDrive, ainsi qu’au site d’hébergement de code source GitHub, un outil pourtant essentiel pour le maintien à jour des logiciels open source (notamment en matière bancaire).

Les tentatives désespérées de censure de l’État turc conduisent inévitablement à se demander ce que contiennent ces mails. Plusieurs médias étrangers y ont déjà consacré des pages d’analyses, notamment Al Monitor et The Daily Dot. Malgré les interdictions partielles systématiques, certains sites internet, surtout ancrés entre le centre-gauche et le marxisme-communisme, y consacrent systématiquement des articles, au fur et à mesure de la décortication des données.

Ce qu’on constate tout d’abord, c’est la montée au pouvoir vertigineuse du personnage même. Fils d’un collaborateur politique proche d’Erdogan avant que ce dernier ne devienne Premier ministre en 2003, Albayrak est déjà cadre du groupe industriel et commercial Çalik Holding, dont il devient le directeur de la branche étatsunienne en 2004. C’est la même année qu’il épouse Esra Erdogan, et devient le gendre du Premier ministre. De retour au pays en 2006, Albayrak est nommé président directeur-général du groupe en 2007, notamment au moment d’une acquisition controversée du groupe médiatique Turkuaz, aujourd’hui principal média pro-gouvernement du pays.

Outre son évolution professionnelle, on note les relations qu’Albayrak aurait entretenues en tant que gendre d’Erdogan avec les éditocrates pro-gouvernementaux et leurs patrons. En particulier le groupe Dogan Holding, plus gros groupe de presse du pays dont les prises de position à l’égard du système Erdogan vont de la contestation timide à la soumission totale. Ainsi, non seulement on apprend que son patron entretient des relations cordiales avec Albayrak mais aussi qu’il travaille avec zèle pour que ses médias restent sur la ligne du gouvernement. L’article publié par le site anarchiste franco-turcophone Kedistan revient plus en détail sur ces révélations, qui ont depuis conduit à la démission de Yalçindag.

Dans tous les cas, les courriels concernés reviennent sur un secret de polichinelle concernant la liberté de la presse en Turquie : l’autocensure des patrons se substitue à l’absence de censure étatique, permettant une mainmise quasi-totale du régime et de ses collaborateurs sur l’ensemble des médias.

M.A. Yalçindag, patron de Dogan Yayin Holding, accompagné de Recep Tayyip Erdogan à l’inauguration des Trump Towers Istanbul, 2012. Source : T24

Mais la censure n’est pas le seul outil de l’AKP en Turquie pour orienter l’opinion publique d’une manière ou d’une autre. Dans un mail du 18 juin 2013, on lit que Halil Danismaz, président du lobby turco-américain Turkish Heritage Organization, suggère à Albayrak la mise en place d’une « équipe de graphistes, de codeurs et de spécialistes de guerre psychologique » pour contrer la contestation du régime par les médias étrangers et sur les réseaux sociaux, et ce avec un budget d’environ 209 000 euros. Cette requête est particulièrement à propos, alors que des centaines de milliers de manifestants à l’échelle nationale réclament le départ du gouvernement. Une étude de faisabilité envoyée trois jours plus tard insiste sur la « possibilité d’influencer les jeunes avec l’humour et le registre familier », tout en discréditant les partis et médias opposants à travers le dénigrement ad hominem. Cette description correspond effectivement à l’activité exercée par ces trolls pro-gouvernement qui pullulent sur Twitter et Facebook, et ce de manière évidemment anonyme. L’activité de ces trolls peut parfois avoir des conséquences très réelles, comme la tentative d’assaut du siège du quotidien Hürriyet en septembre 2015 (qui appartient au groupe Dogan cité plus haut) par une foule prête à en découdre. L’article anglophone d’Efe Kerem Sözeri publié sur le Daily Dot le 30 septembre revient sur cet outil bien Web 2.0, semblable aux pratique d’autres régimes tels que la Russie de Vladimir Poutine.

Toujours dans le domaine de l’astroturfing, on découvre également que ce serait Albayrak qui aurait ordonné et financé la publication dans un quotidien suisse l’appel d’une « Plateforme anti-corruption turque » incitant l’UEFA à sanctionner le club de foot stambouliote Fenerbahçe. Celui-ci ayant fait l’objet d’une enquête en 2011 pour une question de matches arrangés. L’enquête n’a finalement pas abouti faute de preuves concrètes, et cette révélation pourrait donner un argument fort aux supporters de l’équipe, qui affirmaient et continuent d’affirmer l’existence d’une politique d’acharnement d’Erdogan sur eux. Et cela aux dépens d’une enquête impartiale et compréhensive sur l’ampleur du chiqué dans le foot turc, ce qui présume déjà l’existence d’un Etat de droit qui fonctionne.

D’autre part, une partie des mails met la lumière sur les relations népotiques que le gendre d’Erdogan entretient avec toute une variété de gens lui demandant des faveurs pour eux, leurs époux ou les membres de leur famille. Le clientélisme et le népotisme ont toujours fait partie de la vie quotidienne en Turquie depuis l’avènement de la République quel que soit le gouvernement au pouvoir, mais il y a toujours quelque chose de révélateur à le voir marqué noir sur blanc. Un poste particulièrement prisé est celui de député pour l’AKP, et l’on retrouve encore une fois le même Halil Danismaz, cette fois impliqué dans le processus de désignation des listes de candidats.

Enfin, une dernière catégorie de mails concerne des échanges plus divers. Ainsi l’on observe une possibilité de corruption dans une vente de chars légers à destination de l’Indonésie, une carte envoyée au ministre des routes de ravitaillement de l’organisation Daesh à la frontière turco-syrienne, ainsi qu’un Premier conseiller du Président de la République se plaindre de son homologue auprès de lui, confirmant l’existence de conflits d’intérêt entre cadres tout proches d’Erdogan.

Capture d’écran de la PJ d’un mail, 9 juil 2014 : La carte est supposée montrer les routes d’approvisionnement de Daesh entre la Turquie et la Syrie. Source : ETIHA Haber Ajansi

Ces révélations sont diverses, multiples et non-exhaustives et montrent la montée au pouvoir vertigineuse de Berat Albayrak et le rôle qu’il a joué dans la consolidation du régime d’Erdogan au cours des années. Toutefois, deux questions s’imposent : sont-elles authentiques ? Sont-elles utiles ?

Conformément à l’adage « La vérité est la première victime du conflit », la Turquie (et d’autres pays, sûrement) a vu un essor dans la production de contre-vérités et de faux documents au service de telle ou telle idéologie. Images photoshopées ou mésattribuées, documents fabriqués de toutes pièces, il est plus que jamais indispensable d’avoir une attitude critique face à tout ce que peuvent émettre tant les sources gouvernementales ou pro-gouvernementales que les différents groupes aujourd’hui dissidents. Si le mouvement guléniste et ses sympathisants ont contribué à la diffusion des infos révélées, tant à travers les sites proches que des journalistes comme Abdullah Bozkurt, il ne faut pas perdre de vue que les mêmes diffusaient allègrement des documents officielement de 2004 avec des polices d’écriture de 2007 à l’époque où ils étaient au pouvoir.

Avoir une approche critique sur tout ce que l’on présente comme une « fuite » est toujours indispensable, puisqu’en cas de désintox, les luttes se retrouvent discréditées et des personnes innocentes doivent ensuite en faire les frais. Le souvenir de la fuite des mails des sections locales de l’AKP, rendue publique par Wikileaks qui avait promis des révélations fracassantes sur le système AKP, mais qui au final avait diffusé la liste des coordonnées et informations personnelles de l’électorat féminin dans 79 provinces, reste un exemple particulièrement amer de ce genre de « mauvaises » fuites.

Cependant, les mails ont été non-intentionnellement authéntifiés par… un tribunal correctionnel d’Ankara, qui confirme le piratage du compte du ministre et le vol de plus de 20 Go de mails.

En revanche, l’utilité réelle des mails d’Albayrak au service des différentes luttes contre le démantèlement de l’État de droit en Turquie ne semble pas vraiment correspondre à la taille de ce qu’aspirent ces mails à révéler. Dans un contexte d’État d’urgence et de purges massives, il est douteux que les différents groupes d’opposition, régulièrement discrédités et assimilés au terrorisme par l’AKP et ses partisans, puissent en faire un bon usage pour convaincre les masses. L’opposition républicaine est verrouillée dans une sorte consensus anti-putschiste qui a totalement supprimé sa marge de manœuvre déjà existante, et la désorganisation des militants de gauche ou pro-minorités facilite le travail de répression et de discrédit qui s’abat sur eux.

Cependant, il y a là une sorte de motivateur, quelque chose qui montre que comme tout système, le système AKP a ses faiblesses et qu’il est loin d’être infaillible. Outre ses lacunes vis-à-vis des règles basiques de la sécurité informatique, ce système semble surtout être remis en cause par les conflits d’intérêt entre ses membres les plus influents, suggérant encore une fois que c’est bien Recep Tayyip Erdogan et le gendre d’Erdogan qui font en sorte que tout continue à fonctionner. Courageux et déterminés, les membres du collectif RedHack continuent leur croisade pour mettre en lumière la corruption et l’arbitraire du régime qui règne aujourd’hui en Turquie, et maintiennent l’espoir qu’un jour, justice soit rendue.