Si les relations entre la Turquie et la Gambie sont définies par le Ministère des Affaires étrangères de Turquie comme « excellentes, proches et fraternelles », il n’existe pas vraiment de lien à établir à première vue entre l’actualité de la Turquie et celle de la Gambie. Dans cette dernière, le Président Yahya Jammeh, refusant de reconnaître sa défaite électorale, a quitté le pouvoir après une intervention militaire de la Communauté des États d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). Cela n’a toutefois pas empêché certaines fractions au sein de l’opinion publique turque de tenter de récupérer à leur propre compte la crise gambienne, parfois de manière assez surprenante et insolite.

A la tête du plus petit pays d’Afrique depuis 22 ans, Yahya Jammeh a été battu le 1er décembre 2016 par Adama Barrow, représentant une coalition de partis d’opposition. Contestant les résultats après les avoir initialement reconnus, Jammeh a refusé de céder son poste et déclaré l’état d’urgence le 19 janvier. Son bras de fer avec l’opposition gambienne et la CEDEAO n’aura duré que jusqu’au 21 janvier, jour où il décide d’abandonner le pouvoir et de s’exiler en Guinée équatoriale. Dans son communiqué du 21 janvier, le Ministère des Affaires étrangères de Turquie a reconnu la présidence de Barrow et fait l’éloge du comité de médiation composé des leaders régionaux, un exemple de « solutions africaines à des problèmes africains. »

Parler de Gambie pour mieux parler de la Turquie ? Les dérives de l’hyperprésidentialisation

Photo du rassemblement de la "Plateforme pour un Parlement fort", intiative d'un parti d'opposition turc "en solidarité" avec la Gambie afin de protester contre le projet de réforme constitutionnelle en Turquie (Evrensel)
Photo du rassemblement de la “Plateforme pour un Parlement fort”, initiative d’un parti d’opposition turc “en solidarité” avec la Gambie afin de protester contre le projet de réforme constitutionnelle en Turquie. EVRENSEL.

Pendant ce temps, le Parlement turc était en plein débat houleux sur un projet de réforme constitutionnelle, proposé par le parti au pouvoir, le Parti pour la justice et le développement (AKP, conservateur). Soutenu par le Président actuel Recep Tayyip Erdoğan, l’AKP et le Parti du mouvement nationaliste (MHP, nationaliste), la réforme est vivement critiquée par le Parti populaire de la République (CHP, républicain) et le Parti démocratique des peuples (HDP, pro-minorités).

Les partisans de la révision constitutionnelle arguent qu’il s’agit d’un passage à un régime présidentiel plus efficace et garant de la séparation des pouvoirs. Dans le même temps, ses opposants lui reprochent de réduire les compétences de contrôle du Parlement et de concentrer trop de pouvoirs entre les mains de l’exécutif.

L’Etat d’urgence dans les seules mains du Président ? La décision devrait être collective

Le député du CHP et avocat Mahmut Tanal s’est exprimé ainsi dans un tweet du 18 janvier : « Le leader de la Gambie refusant de céder le pouvoir a déclaré l’état d’urgence aujourd’hui. Vous comprenez pourquoi nous sommes à la fois contre la présidentialisation et l’état d’urgence ?! » En effet, l’article 12 du projet depuis voté par le Parlement turc prévoit la transmission du pouvoir de proclamer l’état d’urgence du Conseil des ministres à la seule personne du Président, une disposition également critiquée par l’Union des Barreaux de Turquie (TBB) comme « privant l’exécutif d’un cadre de débat et de prise de décision collectives face aux menaces pesant sur la société et l’Etat. »

Le journaliste et ancien prisonnier politique Nami Temeltaş a d’ailleurs souligné dans un article du 21 janvier pour le site “Bianet” (de tendance libérale) comment le fait que Jammeh ait proclamé l’état d’urgence était « tout à fait conforme à la Constitution ».

« Pour nous, cet évènement est un exemple frappant d’actualité, qui apparaît pile au bon moment comme un indicateur important de l’usage des prérogatives constitutionnelles par certaines personnes. Si ces prérogatives données ne peuvent pas faire l’objet d’un contrôle, la personne les utilisera sans qu’on puisse lui reprocher un crime. » conclut Temeltaş, faisant nettement référence au débat sur le projet de réforme constitutionnelle.

Une opposition qui s’organise

Au-delà des réflexions politiques, la Plateforme pour un Parlement fort, créée à l’initiative de la section jeunes du CHP en vue de la campagne contre l’amendement constitutionnel en est même arrivée à organiser un « rassemblement en soutien à la Gambie » à Istanbul le 22 janvier, au lendemain du départ de Jammeh.

Autour de plusieurs slogans évocateurs tels que « Il a été élu Président, il est resté comme un roi », « la Gambie vaut mieux qu’1 » (allusion à “The World is Bigger Than Five”), et « Ne rigole pas de la Gambie, ça t’arrivera aussi », le rassemblement se voulait optimiste, exprimant aux termes d’un communiqué que « tout dictateur finira[it] renversé ».

En revanche, s’il semble difficile de reprocher aux jeunes du CHP leur « esprit sans bornes » derrière cette manifestation, il est peu probable que le message passe. Autant la comparaison peut être utile dans un débat de droit constitutionnel, autant le message semble politiquement trop « hautain » pour convaincre les masses.

Yahya Jammeh, nouveau martyre de l’anti-impérialisme islamiste ?

Le Président Jammeh, le Coran à la main lors d’une déclaration médiatique au cours des élections présidentielles à Banjul le 22 septembre 2006. REUTERS/Finbar O’Reilly

De leur côté, les éléments les plus radicaux de la presse conservatrice et islamiste du pays ont choisi d’opter pour une couverture nettement plus différente du souverain déchu.

Le sujet semble avoir particulièrement ému le Milli Gazete, organe de presse du courant ultraconservateur Milli Görüş, dont la couverture des événements prend ouvertement la défense de Jammeh et de la Gambie, « victimes d’une invasion militaire ».

Dans un article du 21 janvier repris assez massivement sur d’autres portails en ligne, le journaliste Abdussamet Karataş cite six « exploits de qualité » du « leader révolutionnaire de la Gambie », raisons pour lesquelles « les impérialistes occidentaux menés par les États-Unis » auraient souhaité son départ. L’auteur cite ainsi positivement la sortie du Commonwealth en 2013 ; la proclamation de la Gambie en tant qu’État islamique en 2015 ; l’expulsion de toutes personnes et institutions liées à la congrégation Gülen, accusée de la tentative de putsch du 15 juillet 2016 (en Turquie) ; la prise en compte par Jammeh du sort des musulmans d’Arakan, Birmanie ou encore le fait qu’il ait demandé de nouvelles élections. Sur ce dernier point, on rappelera tout de même qu’il a indiqué que « les agents soutenus par l’Occident » auraient « bourré les urnes ». De même qu’il a pu rappeler sa mise en échec d’une tentative de putsch « issue de l’alliance anglo-américaine » en 2014.

Dans plusieurs de ses dépêches, le journal n’a pas manqué de qualifier Jammeh de « leader légendaire », et de dénoncer « le silence du Ministère des affaires étrangères [turc] » face à l’intervention militaire de la CEDEAO.

Le sort d’un pays qui importe peu ?

Toutefois, le sort de la République islamique de Gambie ne semble pas avoir intéressé grand monde au-delà du journal du Milli Görüş et quelques utilisateurs indignés sur les réseaux sociaux. Le journal Yeni Akit, tout aussi conservateur mais bien plus notoire au sein de l’opinion publique pour ses unes particulièrement choquantes, ne s’est contenté que de copier-coller les articles du Milli Gazete sur son site, parfois sans citer la source originale. Il semblerait ainsi que, pour l’instant, la figure de Jammeh en tant que martyre d’un anti-impérialisme islamiste semble loin d’attirer des masses chez les conservateurs, en attendant que les émissions de débats sur les chaînes mainstream branchées conspirationnistes s’approprient le sujet.

En attendant, que cela soit pour engager une réflexion sur la séparation des pouvoirs, ou pour tenter de surfer sur de l’anti-impérialisme primaire, les réactions au sort de Jammeh en Turquie n’ont pas permis de témoigner d’orientations massives de l’opinion publique turque mais restent un exemple intéressant de la manière dont des liens de proximité pourraient être établis entre évènements d’un bout à l’autre du monde.