Une Drag Queen en Slip5 min read

Catégories Cinéma et théâtre, Contributions, Culture

    « Je cède à la douce beauté qui nous entraine » prononce guilleret et coquin un Dom Juan (DJ) aux yeux débordant de malice. Il sait, c’est « Monsieur Dimanche » et nombreuses sont les familles à avoir gravi les marches du théâtre de l’Odéon pour assister à la pièce éponyme de Molière. A l’image de ce trait provocateur, esquissant fentes complices sur nos visages attentifs, DJ nous invite à compatir au tumulte de ses frasques amoureuses. Serpent il ne quémande pas ; il s’octroie insidieusement le pardon rédempteur du public lors du passage du Je sournois au Nous coupable. C’est que l’on se débarrasserait volontiers de la beauté culpabilisante qui nous entraine -et puis dans l’ombre tamisée, comment ne pas lui sourire ?

Rideaux rouges et sombres découvrent la scène, se hisse notre DJ international au « cœur à aimer toute la Terre ». Il observe, hume, renifle l’assemblée, avant de prononcer amoureusement que le tabac lui inspire bien des sentiments. On cherche alors, mais on ne se souvient pas que Molière ait rendu une ode à la combustion de cigarette. Rapidement, on comprend donc que la mise en scène promet d’être contemporaine, et que l’auditoire pourrait être sollicité, possiblement mis à l’épreuve. Et on ne sera pas déçu. Une fois rassuré sur la présence de Sarah, Fatima ou encore Camille dans la salle, une bave certaine installée aux commissures des lèvres, DJ, grandiloquent, entonne le départ du spectacle.

Si la liberté prise avec le texte originale (sur titré) de prime abord est saisissante, aux comédiens de rajouter sans crainte quelques pieds de nez aux vers d’ici et là, pour une meilleure compréhension des habitants du XXIe siècle, on reste surtout frappé par l’éclatante mise en scène -myriades de couleurs, couches de vêtements et mouvements incessants qui s’entremêlent. DJ changera ainsi autant de costumes que d’actes, toujours sur ton de velours bordeaux doucereux ; on pourra l’observer en chemise, parfois assortie d’une belle cape, ou dissimulée sous la redingote de son valet, dans ses appartements une fraise fièrement nouée autour du cou, en robe de chambre ou encore moins communément en nu intégral balloté par « le commandeur qu’il tuâte il y a six mois ».

On pourrait penser que l’extravagance est l’une des caractéristiques propres de DJ, mais il n’en est rien. Les autres protagonistes ne se font pas prier pour déclamer également à tort et travers, tant et si bien qu’ils se voient confinés par leurs rugissements, et costumes aux goûts si prononcés ; la prose de Molière, d’une si belle richesse, ne nécessitait pourtant pas cette étouffante mise en scène. En dénaturant le texte par des accents au couteau toujours prononcés sur le même ton, et en faisant jouer les comédiens de façon si caricaturale, les personnages perdent en saveurs.

Sganarelle, fervent valet de DJ, possède une nature infiniment complexe, bien qu’il n’ait pour seule certitude que le monde ne soit un champignon sorti de lui-même ; il se réclame serviteur zélé du Ciel et pourtant dans les faits, ne cesse de se parjurer, tour à tour dévoré entre l’envie pressante de dénoncer son maître hérétique et de ne servir que ses propres intérêts. Si dans le texte il n’apparaît pas aussi apostolique qu’il s’évertue à le crier sur scène, il ressort ici peu de subtilité en son âme si ce n’est l’incarnation d’un personnage simple et benêt.

On peut regretter que l’exubérance et la sympathie que nous inspire ce charmeur vénéneux de DJ l’emporte, pour ne permettre qu’a lui seul de capter la lumière. Néanmoins, ses diatribes dans le tourment des intrigues n’en sont que mieux perçues. Il apparaît ainsi distinctement qu’il a pour horreur la médecine charlatane, les moines bourrus, que seul l’empire de l’arithmétique puisse donner raison avec son dictat du deux et deux font quatre, et que finalement s’il arrive à tromper tout son monde, c’est bien parce que l’hypocrisie est un art à la mode, une imposture dument respectée.

Les actions chaotiques de DJ et l’environnement naturel fécond de l’Odéon aidant, des astres accrochés au plafond aux draps volants, le caractère absurde de cette pièce est fortement souligné, avec des discours paradoxaux imbriqués dans des contradictions fameuses et des redites brumeuses, propices aux rires et au désordre de régner dans la confusion générale. Mais l’apogée d’atteindre, la salle hystérique, quand DJ se mue en véritable drag queen et tragédienne hors pair, qu’un microphone tombe du ciel entre ses mains, qu’il allume une cigarette défiant le public de faire de même, et nous affuble du chant sensuel de « Sexual Healing » de Marvin Gaye, en guise d’entracte déguisée, toujours suant et aussi repoussant qu’à l’accoutumée, le tout en slip.

Déformation du langage, mise en scène époustouflante, jeu avec un public médusé de part en part, rires nerveux, absurdité burlesque, malaise gênant, on sort de ce Molière bousculé et rempli de farine. Fut-ce-t-il comique ou vulgaire.

DJ set au Théâtre de l’Odéon jusqu’au 4 novembre 2016.