A l’étranger : Voix du Brésil

 

Comme premier texte publié sur l’actualité du féminisme à l’étranger j’ai décidé, après une réflexion, de le consacrer entièrement à l’actualité du féminisme au Brésil. 

Marina

Si ce choix vient d’un intérêt personnel en tant que brésilienne, de parler premièrement de ce que je connais mieux et de ce qui me concerne le plus, il découle aussi de l’urgence d’aborder l’événement brûlant qui va décider de l’avenir de la démocratie brésilienne, et qui touche spécialement les mouvements féministes, noir et LGBT. Il s’agit de l’ascension de l’extrême droite dans les élections présidentielles de cette année. Une extrême droite qui s’est montrée jusqu’alors spécialement violente envers les femmes et les minorités, qui défend la criminalisation de l’avortement, le salaire plus bas pour les femmes et la violence contre les homosexuels.

Au-delà de lancer une sorte « d’avertissement d’incendie » devant cette menace, en endossant les nombreux articles qui ont été publiés à ce sujet, mon intention est aussi de proposer une petite réflexion sur le rôle qu’une section « féminisme à l’étranger » peut avoir. L’idée est de penser la façon dont nous pouvons connecter des idées, des expériences et apprendre ensemble. C’est dans cet effort qu’à chaque fois j’essaierai à chaque publication de mettre à disposition les liens des groupes et organisations concernés.

Jair Bolsonaro est connu pour ses déclarations misogynes., homophobes., et racistes.

Parler de l’extrême droite brésilienne c’est parler d’un mouvement rétrograde et autoritaire mené par un groupe de politiciens et figures publiques  nostalgiques de l’époque de la dictature militaire (1964-85). Pourtant, dédier ce petit texte aux questions qui entourent l’élection présidentielle au Brésil signifie aussi poser un regard sur le grand rôle de la lutte féministe à faveur de la démocratie.     

En ce moment, la population brésilienne se trouve fortement polarisée entre le projet de gouvernement du parti historiquement de gauche, le parti des travailleurs (PT), et le projet du Parti Social Libéral (PSL), d’extrême droite. Ce dernier présente en tant que candidat à la présidence le député et ex-militaire Jair Bolsonaro, connu pour ses déclarations misogynes, homophobes et racistes ainsi qu’à travers des projets de loi comme, comme par exemple le PL 0655, qui empêche l’accès à la pilule du lendemain aux femmes qui ont subi le viol. Il faut ici préciser que l’avortement est encore criminalisé au Brésil, sauf les cas de viol et de grossesses qui présentent un risque à la vie de la femme.

Parmi les déclarations proférées par Bolsonaro, on trouve que les femmes doivent avoir un salaire plus bas que les hommes vu qu’elles peuvent éventuellement tomber enceintes, ou qu’il est mieux d’avoir un fils mort dans un accident qu’un fils homosexuel, ou qu’avoir une fille au lieu d’un garçon c’est le résultat d’une « faiblesse », qu’il est en faveur de la torture, ou encore que le défaut de la dictature militaire était de ne pas avoir suffisamment tué.

Illustration Layse Almada @laysealmadaart

Déclenchée par le climat de haine qui a pris le pays et par la médiatisation massive des scandales de corruption liés au PT, et alimentée par les fakenews qui circulent sur Facebook et WhatsApp, la popularité de Bolsonaro augmente de plus en plus. La vague conservatrice qui a pris nombreux électeurs a abouti à la situation alarmante dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui. Le résultat du premier tour des élections a été de 46% des votes valides à Bolsonaro, de 29% à Fernando Haddad du PT, et le restant des votes partagé entre les 13 autres candidats. Le second tour des élections aura lieu le 28 octobre.

L’ascension de Bolsonaro à la présidence représente spécialement pour les femmes, les noirs et les LGBT une violence contre nos corps, contre les cultures noires et amérindiennes, et même contre notre propre existence. Le Brésil est le pays qui tue le plus de transgenres, en nombre absolu dans le monde. Le chiffre de féminicides et de violence contre les femmes est également élevé (le 5e au monde, avec une moyenne de 13 assassinats de femmes par jour en 2013). De plus, la police brésilienne tue majoritairement des noirs et pauvres, en menant un projet d’exécution dans les banlieues et favelas, qui a tué plus de 3000 personnes en 2014, et continue de tuer aujourd’hui. Même quand Bolsonaro ne s’exprime pas ouvertement en faveur des violence contre les minorités, ce qu’il représente donne support à ce type de pratique.

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FEMINICIDES PAR JOUR AU BRÉSIL EN 2013

Au-delà de l’impact objectif de cette menace, ses effets subjectifs sont aussi néfastes. C’est la peur qui est en train de nous envahir, de nous menacer l’esprit. Je me permets ici de citer un passage du texte d’Eliane Brum « Comment résister pendant les temps bruts », publié sur le sujet des élections le 9 octobre dans l’édition brésilienne du journal El País :

« N’oubliez jamais que la première victoire de l’oppression est sur la subjectivité. C’est cela qui fait une femme quotidiennement battue rester en silence. Ou une femme violée ne pas dénoncer son violeur. Il y a quelque chose qui paralyse son intérieur. C’est comme si elle perdait la voix même en ayant la voix, comme si elle perdait la force même ayant la force. »       

Illustration Layse Almada @laysealmadaart

Mais mon but ici n’est pas seulement de montrer la menace que représente Bolsonaro, c’est aussi de parler de la réponse féministe, des nombreuses femmes qui ont organisé un énorme mouvement sur les réseaux sociaux et qui ont rempli les rues de plusieurs villes dans une manifestation le 29 septembre.

À la fin d’août, après l’augmentation des intentions de vote, la publicitaire Ludmila Teixeira, ensemble à d’autres femmes, a crée le groupe Facebook « Femmes unies contre Bolsonaro ». Le groupe (ouvert juste aux femmes) a rapidement grandi et réunit aujourd’hui environs 3.800.000 membres. C’était à partir de ce groupe que la campagne #EleNão (LuiNon) a été créée, et que des femmes ont organisé une énorme manifestation le 29 septembre. Estimée comme la plus grande manifestation de femmes de l’histoire du pays, elle a réuni plusieurs milliers de personnes (majoritairement des femmes) dans environs 114 villes. Grosso modo, ce qu’on observe sont les femmes, spécialement les femmes noires et les LGBT, prenant l’avant-garde dans la lutte pour la démocratie, organisant le plus gros mouvement contre l’extrême droite.

L’émergence d’un si gros mouvement de femmes pendant les élections n’est pas une réponse isolée à la posture violente et machiste du candidat du PSL. Elle s’inscrit dans un mouvement féministe plus large qui occupe les espaces de discussion au Brésil depuis quelques ans, et qui trouve des consonances sur le plan international.

#EleNão

Plus d'un millions de tweets

De fait, on peut observer que les demandes, les discussions et les manifestations féministes vont désormais au dehors des frontières. Le mouvement « Ni una a menos » (Pas une de moins) paru en Argentine en 2015 contre les violences faites aux femmes, par exemple, a été repris dans plusieurs autres pays comme le Chili, le Brésil, l’Uruguay, la Corée et la Pologne. En effet, le drapeau du «  Ni una a menos » s’est transformé après, dans les manifestations féministes au Brésil de 2016, en une devise de la lutte pour le droit des femmes. D’autres exemples sont, sans doute, le #MeToo, qui a atteint une résonance globale, et la grève des femmes le 8 mai, qui a eu l’adhésion de plus de 30 pays en 2016.  

Ces luttes qui atteignent le plan international, ainsi que les campagnes et mouvements féministes de caractère intersectionnel envers d’autres champs de lutte, à l’instar du mouvement noir, ou encore le mouvement pour le logement digne ou pour la démocratie sont très importants pour les femmes. Comme dit Cecilia Palmeiro, une des intégrantes du collectif Ni una a menos, « Il est important de reconnaître la luttes d’autres femmes comme notre propre lutte (…) Avec la création de ce réseau international, nous atteignons ce que Nancy Fraser appelle le féminisme des 99%, c’est-à-dire, un féminisme sans dirigeants, fait par la majorité pour la majorité ».  

Illustration Layse Almada @laysealmadaart

POUR ALLER PLUS LOIN :

Group Facebook Mulheres Unidas Contra Bolsonaro.

https://www.facebook.com/groups/499414607198716/

SOURCES :

Dossier Violence contre les Femmes au Brésil en 2015. (Flacso/OPAS-OMS/ONU Mulheres/SPM, 2015).

https://dossies.agenciapatriciagalvao.org.br/violencia/pesquisa/mapa-da-violencia-2015-homicidio-de-mulheres-no-brasil-flacsoopas-omsonu-mulheresspm-2015/

 

Claire Gatinois, « Au Brésil, le rempart des femmes contre l’extrême droite », Le Monde 02/10/2018.  

https://www.lemonde.fr/ameriques/article/2018/10/02/au-bresil-le-rempart-des-femmes-contre-bolsonaro_5363180_3222.html

 

Chicas Poderosas, « Verificamos: Bolsonaro é um dos autores de projeto que muda atendimento a vítimas de violência sexual », 24/09/2018.   

https://chicaspoderosas.org/2018/09/24/verificamos-bolsonaro-projeto-que-muda-atendimento-vitimas-de-violencia-sexual/

 

Heloisa Aun, « Brasil é o país que mais mata LGBTs no mundo: 1 a cada 19 horas », Catraca Livre, 17/05/2017.

https://catracalivre.com.br/cidadania/brasil-mais-mata-lgbts-1-cada-19-horas/



« Brésil: le nombre de personnes tuées en un an par la police équivaut à un 11 Septembre », Europe 1, 03/10/2015.

http://www.europe1.fr/international/bresil-le-nombre-de-personnes-tuees-en-un-an-par-la-police-equivaut-a-un-11-septembre-2523991



Eliane Brum, « Como resistir em tempos brutos », El País Brasil, 08/10/2018.

https://brasil.elpais.com/brasil/2018/10/08/opinion/1539019640_653931.html?id_externo_rsoc=FB_CC



Amanda Rossi, Julia Dias Carneiro et Juliana Gragnani, « #EleNão: A manifestação histórica liderada por mulheres no Brasil vista por quatro ângulos », BBC News Brasil, 30/09/2018.
https://www.bbc.com/portuguese/brasil-45700013

 

Mariana Gonzales, « Quarta onda do feminismo é tipicamente latino-americana, diz fundadora do Ni Una Menos », Revista Cult, 14/11/2017.

https://revistacult.uol.com.br/home/quarta-onda-feminismo-latino-americana/



Cecilia Palmeiro: “El activismo fue y sigue siendo para mí la mejor escuela”

http://agenciapresentes.org/2017/10/27/cecilia-palmeiro-activismo-fue-sigue-siendo-la-mejor-escuela/