Voyage dans la sensation avec Chtchoukine à la Fondation Louis Vuitton

La collection Chtchoukine, à la Fondation Louis Vuitton, est une œuvre d’art en soi, comme le musée imaginaire de Malraux. Les oeuvres y vivent et s’y transforment dans l’intériorité de ceux qui les regardent. Jusqu’au 5 mars, on peut y voir une tranche coupée dans un morceau de l’histoire de l’art moderne. 

L’art est une histoire d’argent, c’est énoncer un tabou. Ou plutôt, l’art est issu d’une relation fine et complexe entre peintres et collectionneurs – une pluralité d’influences, plutôt que la transcendance romantique que l’on aime souvent y voir.

La première salle de l’exposition Chtchoukine, à la Fondation Louis Vuitton, en est un rappel clinquant : elle présente une suite de tableaux classiques, dont des portraits de Chtchoukine lui-même. La pièce dans lesquels ils sont exposés fait penser aux salons moscovites d’alors, chargés et clinquants.

Les grands peintres avaient des mécènes et peignaient souvent sur commande. Les oeuvres que l’on considère aujourd’hui grandes et détachées de leur contexte, comme des oeuvres de l’esprit pures et nobles, sont nées de la bourse d’un notable. Notre regard sur elles est conditionné par le romantisme ultérieur, par l’image lancinante de Rimbaud. Ce que l’on voit comme la liberté créatrice ne fut qu’un temps dans l’histoire de l’art parmi d’autres.

La Fondation Louis Vuitton, avec son bâtiment-vitrine ostentatoire, en est une illustration contemporaine. Elle est l’oeuvre d’un milliardaire, Bernard Arnault, et de la marque de luxe qu’il a acquise, Louis Vuitton. On sait Arnault passionné d’art, comme l’était Chtchoukine dont Alexandre Benois disait en 1912 : « Voici un collectionneur-héros, doublé d’un chercheur expérimental, possédant aussi quelques traits de l’ancien amateur. » L’exposition Chtouchkine est l’aventure d’un homme.

Les premières salles montrent un académisme lourd et décoratif. La déambulation dans les salles de son palais devait avoir l’air protocolaire des visites d’Etat. Les visiteurs traversaient les salons aux murs chargés d’une multitude de tableaux pompeux et de paysages divers, comme un cabinet de curiosité ou l’enfilade des pièces d’un ministère.

La progression des salles reprend celle des salles du Palais de Chtchoukine à Moscou – c’est l’intérêt principal de l’exposition. Dès la quatrième salle, Monet donne une bouffée d’air : ses paysages ont un trait plus diffus. On pressent un chemin du figuratif vers l’abstraction, et l’on est ici dans l’entre-deux historique que fut l’impressionnisme.

Salle cinq, les paysages s’estompent, avec Derain notamment. On glisse vers la sensation et des visions plus personnelles et spontanées. C’est l’œuvre du temps. Quelle place devaient avoir ces visions dans un salon moscovite ? Plus loin, les images sont déconstruites par Picasso et Braque. Cette exposition est un musée de l’histoire de l’art, version réduite : on suit un mouvement vers l’épure, la déconstruction, la mise en pièce de la réalité.

Etrange sensation, dans un bâtiment comme celui de la Fondation : l’extérieur est impressionnant, quoique d’un goût incertain. Des voiles dressées au milieu de la verdure du bois de Boulogne, tenues par une structure innovante en bois. L’ensemble est paradoxalement empesé, ramassé sur les cubes du bâtiment à proprement parler. Cela a dû coûter très cher, cela se voit et c’est fait pour.

Mais l’intérieur est sobre, presque fade. Des cubes entassés sous la voilure donnent, à l’intérieur, des pièces similaires à celles de n’importe quel musée. Des quadrilatères en plâtre blanc, sans audace. Les chemins de circulation sont un peu compliqués, avec des espaces biscornus, des poutres et des décrochés qui dépassent sont un peu camouflés, non assumés.

La septième salle est consacrée aux portraits. Qu’est-ce que cela doit faire, de vivre entouré d’images de personnes ? Chtchoukine était seul, ses deux fils suicidés. Les mondains ne compensaient pas le vide. Ces images fantomatiques sur les murs paraissent un remède à la solitude, une évasion dans des paysages et des mondes. La multitude de tableaux qui recouvrait les murs de bas en haut formait les carreaux d’une vitre.

Face aux failles de la psychologie, la boulimie est une fuite en avant salvatrice. Celle des riches collectionneurs est plus visible. La salle dix montre un ensemble d’avant-garde et de nus complexes. Une collection est l’intériorité d’un homme plaquée sur les murs, des morceaux de pensée reconstruits par les choix du collectionneur, qu’il donne ensuite à voir.

La collection, comme le musée imaginaire de Malraux, est une oeuvre d’art en soi. Les oeuvres y vivent et s’y transforment dans l’intériorité de ceux qui les regardent. Leurs formes communiquent, échangent, s’épurent dans la pensée du spectateur, et forment en lui un imaginaire de formes. Il apparait d’autant mieux quand la collection suit l’évolution du style, comme ici, comme une coupe dans un morceau de l’histoire de l’art moderne.

Cette intériorité passe par l’affiche de celles d’une multitude d’autres hommes. L’art est un passage. Dans la salle onze, après avoir vu Monet, Matisse et Gauguin, on arrive à Picasso. C’était à l’époque une apothéose anti-conformiste. Le chemin était prudent mais certain vers la déconstruction et la modernité.

L’exposition de Chtchoukine, amassée au fil des décennies, est la brève esquisse d’une époque, tracées à coups de vignettes sur les murs d’une enfilade de salles. C’est une collection-voyage à travers des décennies d’histoire de l’art condensées. On y éprouve un malaise jouissif, une sensation d’éclatement et de dispersion.

Mais Picasso n’était pas l’horizon indépassable de l’avant-garde collectée par Chtouchkine. Avec Malévitch et Porova, on entre dans la matière. Les salles précédentes étaient des étapes, des strates historiques, dans la profondeur abyssale.

Je n’ai compris l’art, il y a quelques années, que lorsque je l’ai vu comme la matière du cerveau ou d’une pensée représentée dans notre espace visible. Vous souvenez-vous des rêves que l’on lit dans Harry Potter, lorsqu’avec une baguette appliquée sur la tempe d’un sorcier décroche une lueur qu’il lance dans une vasque remplie d’eau pour le revoir ? Voilà ce qu’est l’art pour moi. L’oeuvre, c’est l’eau dans la vasque. Lumière rouge, Klioune

 

Le chemin vers la profondeur de l’esprit créateur se prolonge à la salle treize. La déconstruction du sujet qu’opèrent cubisme et futurisme apparait ici comme la déconstruction de toutes les représentations vues dans les salles précédentes. Avec Malévitch, on sent l’appel de la forme. Lumière rouge, Composition sphérique de Klioune, dans la dernière salle, est une boule d’énergie rouge qui fait penser à 2001, l’Odyssée de l’espace de Kubrick. Elle exerce une attirance extrême.

 

C’est bouleversé par ce voyage dans la sensation que l’on sort par l’escalier métallique qui fait redescendre les niveaux du grand bâtiment. D’un entresol en mezzanine, on voit le hall et une maquette illuminée du bâtiment qui y est suspendue, comme une réduction de l’écrin placée au milieu de l’écrin. C’est le mystère de la matière et du noyau, comme celui de la boule rouge qui condense l’énergie et le regard : le questionnement ultime.

Matthieu Febvre-Issaly

www.matthieufebvreissaly.com

Exposition « Chtchoukine, icônes de l’art moderne » du 22 Octobre 2016 au 5 mars 2017. Fondation Louis Vuitton, Paris.