Westworld, deus ex machina

Fermement décidée à rester LA société de production de séries, Home Box Office (The Wire, Californication, Game of Thrones) signe avec Westworld une œuvre d’anticipation reposant sur un concept simple : l’après Virtual Reality (VR).

Reposant sur le scénario du romancier Michael Crichton, par ailleurs auteur de Jurassic Park (qui questionnait sur les limites des manipulations génétiques), cette nouvelle série s’interroge sur la fuite en avant technologique, au nom du sacro-saint « Progrès »…

…et il y a matière ! Avec un budget de 100 millions de dollars par saison, cinq saisons d’ores et déjà au programme, le protégé de Steven Spielberg J.J. Abrams, réalisateur de Cloverfield, Super 8 ou encore du Réveil de la Force, a toutes les cartes en main pour installer durablement sa production dans le paysage des séries US.

La réalisation quant à elle est déléguée à Jonathan Nolan, frère de Christopher, dont leur collaboration a accouché des Batman ou encore d’Interstellar. C’est sans compter le casting de choc, destiné à effacer un peu plus la barrière entre série et cinéma, parmi lequel on retrouve Sidse Babett Knudsen (Børgen, La Fille de Brest), Jeffrey Wright (l’agent de la CIA de Casino Royale, Quantum of Solace), Ed Harris (l’éternel méchant de Stalingrad à Benjamin Gates) et enfin Sir Anthony Hopkins (qu’il est inutile de présenter).

Transgression et provocation : la révélation du « surmoi »

L’intrigue prend place dans un « parc d’attraction » virtuel qui propose à des « Visiteurs » d’évoluer dans le Grand-Ouest américain, qui s’y prête particulièrement, puisqu’il est traditionnellement considéré comme un espace de conquête et d’émancipation.

Les joueurs payent rubis sur l’ongle leur partie. Mais en échange, ils jouissent d’une liberté d’action totale dans un microcosme de plusieurs milliers de kilomètres carré où l’on vit comme au temps des pionniers américains. Toutes les transgressions morales sanctionnées dans notre société sont permises… et encouragées !

C’est d’ailleurs le but recherché par les clients : s’extirper de leurs tabous, être quelqu’un d’autre. L’endroit est conçu pour faire sauter la barrière du « surmoi ». Il s’agit de vivre au gré de ses envies ! On peut donc y réaliser ses fantasmes les plus fous, sans aucun obstacle moral ou matériel.

Un monde virtuel peuplé d’humanoïdes

Ce monde virtuel est peuplé d’humanoïdes particulièrement réalistes. Brigands, filles en détresse, shérifs, prostituées, hommes d’affaires, piliers de bars, prisonniers sont volontairement stéréotypés, conformément aux clichés attendus par les clients du parc.

Chacun a un rôle et une personnalité programmés à l’avance. Chaque action est réglée à la seconde prêt, le parc est en réalité un scénario. Les personnages ont des quêtes à proposer aux Visiteurs, dans la pure tradition des jeux de rôles. Tout est minutieusement organisé pour que le client entre dans le jeu et s’acquitte de ses codes moraux. Qui n’a jamais carjacké une voiture dans Grand Theft Auto durant sa première minute de jeu ?

Cohabiter avec les robots : l’Humanité inversée

Des hommes surpuissants et déshumanisés contrastent avec les robots dotés de raison et de sentiments. Les Visiteurs humains ne peuvent pas être blessés ou tués, seuls les humanoïdes le peuvent. Les robots regroupent l’ensemble des caractéristiques de l’homme.

Leur réalisme est tel qu’on ne peut pas les distinguer : du sang synthétique circule dans leurs veines, ils pensent comme des humains, vivent comme des humains et meurent comme des humains. Cependant, les visiteurs n’ont pas à les traiter comme des humains. Aucune règle éthique et morale de la société civile n’est imposée. Le contrat social laisse place à la loi du talion. L’humain peut tuer, violer, blesser et détruire à sa guise.

Les robots sont ensuite réparés et remis en service. Leur mémoire est effacée ce qui pousse le client à abandonner son humanité. Pour les androïdes, c’est la même journée qui recommence perpétuellement. Tel un effet papillon, l’aventure des humains peut modifier partiellement leur journée (leur scénario) mais le lendemain elle redémarrera de la même façon. A quoi bon ménager les robots puisque demain ils auront tout oublié ? Dans le parc, la mauvaise conscience s’évapore d’où l’extrême violence de certaines scènes.

Dans ce monde, l’homme est comme un Dieu

L’homme est comme un Dieu. Il a le pouvoir et le contrôle sur ce monde parallèle et son intégrité est hors d’atteinte. Le savant orchestre de toute cette fable, n’est autre qu’Anthony Hopkins. Il incarne le monarque absolu : solitaire, manipulateur et insensible. Son binôme, Arnold, a disparu. Ce dernier est aux antipodes de son acolyte puisqu’il représente la bienfaisance en souhaitant libérer et protéger les humanoïdes qu’il a créé.

L’intrigue de la première saison porte sur la prise de conscience par les humanoïdes qu’ils ne sont que des objets destinés à satisfaire les Visiteurs. Tout commence par des bugs informatiques aboutissant à la restitution progressive de leurs souvenirs. En dépit de l’effacement de leur mémoire, certains humanoïdes se souviennent de scènes qu’ils ont vécu, généralement les plus tragiques. En quête de leur histoire, ils découvrent les monstruosités qu’ils subissent, ce qui suscite leur rébellion. Dans Westworld, les rapports sont inversés : ce sont les robots qui sont dotés de sensibilité et les visiteurs qui perdent toute humanité. Mais les robots ont-ils un libre-arbitre ou ne sont-ils que des machines ? Leur révolte est-elle véritable ou n’est-elle qu’une partie du scénario ?

Symbolique et discours

La série et sa thématique rappellent le roman de Philip K. Dick, Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? publié en 1966, à l’origine du Blade Runner de Ridley Scott.

L’un de ces humanoïdes, Dolorès, archétype de la belle paysanne naïve, est la cible du défoulement des Visiteurs partie après partie. L’onomastique n’étant jamais le fruit du hasard : dolorès signifie douleur.

C’est cette douleur qui va ouvrir sa réflexion, sa pensée. « Je souffre, donc je pense, donc je suis ». Ainsi, suivant la théorie de « l’Homme primitif », les pensées sont d’abord appréhendées comme une parole divine, en l’occurrence celle d’Arnold, avant de devenir un outil de perpétuelle progression : la série fait ici référence au deep learning ou machine learning, dans lequel investissent massivement les GAFA (Google, Apple, Facebook et Amazon).

L’homme, dépassé par la machine ? 

Progressivement, l’humanoïde comprend que la voix qu’elle entend, n’est autre que son for intérieur, sa propre conscience. La machine peut apprendre de ses erreurs, et potentiellement des erreurs des autres machines. C’est la Singularité, l’instant où l’Homme est dépassé par la Machine, victime de son cerveau biologiquement trop lent. En cela, la série est avant-gardiste et met en garde contre les abus du futur. Elle pose la question du traitement des robots, dès lors qu’ils seront doués de conscience, et nous interroge sur notre propre humanité.

Certaines critiques peuvent néanmoins être formulées. Notamment, l’omniprésence de la violence ou du sexe à outrance, devenus au fil du temps de véritables « formules magiques » pour s’assurer une audience. On peut aussi reprocher au scénario d’être particulièrement manichéen, même si cela était nécessaire pour poser les bases d’une intrigue qui s’appréciera sans nul doute sur la durée, les frères Nolan étant réputés pour leurs scenarii inondés de cliffhangers et de rebondissements.

Le récit ne manque ni de souffle, ni de poésie. La série procède d’un savant mélange alliant action, romance et science-fiction. Aussi, je vous mets en garde : à partir des épisodes 3-4, la série devient totalement addictive. On attend la saison 2 avec impatience, en 2018.