Après l’élection de Joe Biden et à la veille d’une année 2021 que l’on annonce déjà sous les plus mauvais auspices, la question trop ressassée qui oppose la guerre à la paix reste plus que jamais d’actualité. Ben Cramer, délégué au sein de Ceryx pour la sécurité humaine s’interroge, à l’aune du rapport Iron Mountain : Le gouvernant n’a-t-il pas plus intérêt à la guerre ?

En 2020, rares sont ceux qui se souviennent de la parution en 1967 aux Etats-Unis du rapport émanant de La Montagne de Fer. Et pourtant… Il a fait un tabac dans les milieux intellectuels. Ce fut presque un best-seller. Le magazine Esquire en publia de longs extraits. La très sérieuse revue de sciences sociales Trans-Action lui consacra un numéro entier. L’économiste John Kenneth Galbraith signa alors, sous un pseudonyme, une recension assez élogieuse dans le prestigieux Washington Post. L’ouvrage sera traduit dans une quinzaine de langues.

Un rapport explosif

Dans les cercles dirigeants à Washington, c’est la panique. Lors de sa sortie, le U.S. News & World Report présente le “livre qui a secoué la Maison Blanche”. Une source interne à l’Administration Johnson indique que le Président, à la lecture du rapport sur l’Iron Mountain, a “sauté au plafond” (“hitt the roof”) et ordonné sa “mise sous séquestre pour l’éternité”.

Comment en est-on arrivé là ? Tout démarre en 1966 avec la lecture d’un article insolite dans le New York Times au sujet d’un sell-off sur le marché boursier en raison d’une panique par rapport à des risques… de paix. Le rédacteur en chef du magazine satirique Monocle, Victor Navasky, écarquille les yeux. Puis, la surprise passée, il estime qu’une satire sur le “warfare state” serait la réponse la plus appropriée et conçoit l’utilité d’un ouvrage capable d’amener le lecteur à réfléchir à la fois sur la futilité et l’absurdité de la course aux armements et les bienfaits d’une économie de paix.

A partir de là, une petite équipe d’intellectuels de la gauche libertaire (dont J.K. Galbraith lui-même) échafaude la trame d’un récit avec un champ lexical crédible et une mise en scène qui frise un complot bien ficelé. L’équipe prend la plume et emprunte la tonalité neutre des think-tanks. Elle s’évertue à faire croire qu’une thèse sur les conditions de la paix présentée dans ce rapport a été élaborée entre 1963 et 1966 sous les auspices du gouvernement des Etats-Unis. Elle précise qu’il a été soigneusement rédigé par des personnalités (anonymes bien sûr) de haut niveau, estampillé confidentiel, et last but not least, qu’il a vocation à rester top secret en raison des informations sensibles qui y sont exposées.

Un rapport par des militaires pour dénoncer la paix

Dans l’introduction de Leonard C. Lewin, ce dernier avoue avoir été contraint de publier, quitte à enfreindre les règles de la confidentialité. Pour enfoncer le clou, Galbraith joue le jeu à sa façon en écrivant : “Mes réserves ne concernent que l’imprudence avec laquelle ce document a été mis à la disposition d’un public qui n’était évidemment pas prêt à le comprendre”.

Selon le récit tel qu’il est présenté au lecteur du rapport Iron Mountain, en guise d’avertissement, les personnalités du Special Study Group assignées à cet ouvrage explosif auraient été sélectionnées par le Département d’Etat au bout de deux ans, en pleine crise de Cuba. Elles se seraient réunies une fois par semaine au nord de l’Etat de New York, dans un abri-atomique dénommé Iron Mountain depuis 1951 ; une mine de fer, espace totalement approprié, acheté en 1936 pour la bagatelle de 9.000 dollars par l’homme d’affaires Herman Knaust.

En déclinant toutes les fonctions essentielles de la guerre, dont les fonctions vitales relatives à l’économie de guerre, les membres du Groupe d’Etude Spéciale parviennent à quelques conclusions surprenantes :

  • Primo, la paix durable, bien que n’étant pas théoriquement impossible, est probablement inaccessible.
  • Secundo, même dans le cas où la paix durable relèverait du possible, il ne serait pas forcément souhaitable de la faire régner car cette option ne serait “pas dans l’intérêt d’une société stable”. Selon nos éminents experts, affirmer qu’’un état de paix généralisé conduira à des changements dans les structures sociales de toutes les nations du monde, n’est nullement exagéré, car il s’agirait de changements d’une ampleur sans équivalent dans l’histoire’. Pour étayer ce point de vue politiquement incorrect, les auteurs rappellent que “la guerre remplit certaines fonctions essentielles à la stabilité de notre société’” en ajoutant que tant que d’autres procédés susceptibles de remplir les mêmes fonctions n’auront pas été découverts, (et mis en œuvre), le système qui repose sur la guerre devra être maintenu et amélioré” (p. 14).

De l’utilité de la guerre et de l’Etat

Partant du principe que la guerre constitue la base même de l’organisation sur laquelle toutes les sociétés modernes sont construites (p.165), les auteurs (présumés) du rapport concluent que “la course aux armements pour préparer la guerre et la persistance des guerres représentent un facteur de stabilité auquel il serait très difficile de trouver de bons substituts“.

La guerre, en tant que système social, a non seulement constitué un élément essentiel de l’existence des nations en tant qu’entités politiques indépendantes, mais elle a également été indispensable à la stabilité intérieure. Sans guerre, aucun gouvernement n’a jamais été capable de faire reconnaître sa propre légitimité, ou son droit à diriger la société.

rapport iron mountain – EXTRAIT

De ces conciliabules discrets dans Iron Mountain, découlent deux enseignements que les auteurs s’évertuent à mettre en avant : d’une part, pour maintenir la cohésion sociale et assurer le respect de l’autorité politique, la menace extérieure seule ne suffit pas, il faut y croire (faith) comme à une chose sacrée. Pour ceux qui n’auraient pas compris, nos experts ajoutent : “La possibilité d’une guerre crée le sentiment de contrainte extérieure sans lequel aucun gouvernement ne peut conserver longtemps le pouvoir” (p.100). D’autre part, “il ne faut donc pas s’étonner si les institutions militaires, dans chaque société, réclament d’être prioritaires dans tous les domaines” (p.88).

Les ennemis de remplacement

En l’absence de conflit, qui est l’hypothèse de départ, reste à savoir comment identifier une menace suffisamment importante ou/et terrifiante capable d’amener les humains à accepter leur sujétion à leur gouvernement. Pour y parvenir, les auteurs (présumés) du Rapport misent sur le recours éventuel à des substituts afin, écrivent-ils, ‘de se préparer très soigneusement à l’éventualité de la paix’. Tout en précisant : ‘Nous ne pensons pas que la fin des guerres soit nécessairement souhaitable, quand bien même elle serait possible, mais [la paix] pourrait nous prendre par surprise, sous une forme à laquelle nous pourrions ne pas être préparés’ (p.188).

Le Special Study Group envisage donc plusieurs scenarii. Parmi eux, celui de faire planer une menace interplanétaire. ‘Une telle menace donnerait le dernier et le meilleur espoir de paix en unissant l’humanité entière contre le danger de sa destruction par des créatures provenant d’autres planètes ou de l’espace (p.143). Mais, ajoutent les rapporteurs patentés engagés au préalable à ne pas se laisser importuner par des considérations morales ou éthiques (4), ‘ il serait également possible, voire nécessaire, de créer artificiellement des menaces terrestres naturelles’ à partir de situations connues ou inconnues. ‘Si l’on veut, bien sûr, que la transition vers la paix aboutisse un jour sans désintégration sociale’.

La pollution, nouvel ennemi de l’humanité ?

Des ennemis de substitution capables de mettre en péril la survie de l’espèce sont à envisager à partir du moment où ces ennemis sont suffisamment terrifiants pour prétendre à cette fonction. Lesquels ? A la destruction massive provoquée par des engins nucléaires pourrait succéder (et avec autant de dégâts) une crise environnementale sans précédent. En effet, “l’empoisonnement de l’air ainsi que des ressources principales de nourriture et d’eau est déjà en bonne voie et, à première vue, pourrait apparaître comme prometteur.”

Mais ce constat mérite un bémol : ‘la capacité de destruction comme l’appréhension de cette menace sont encore prématurées’. Aussi, affirment les auteurs avec autorité : ‘d’après les informations dont nous disposons aujourd’hui, il faudra encore attendre une génération ou une génération et demie avant que la dégradation de l’environnement, si grave soit-elle, devienne suffisamment menaçante, à l’échelle mondiale, pour pouvoir offrir une base possible à une solution de ce genre’ (p.143).

Un lecteur averti (même à partir d’un canular) en vaut deux. Sur le militarisme démasqué et sur les antécédents de la collapsologie.

Ben Cramer

En savoir plus

Le titre original du livre est Report from Iron Mountain on the possibility and desirability of peace, avec une introduction de Leonard C. Lewin (New York, The Dial Press, Inc., 1967, 109 pp.) En français, il est publié chez Calmann-Lévy sous le titre : La paix indésirable ? Rapport sur l’utilité des guerres, traduit par Jean Bloch-Michel. Rapidement épuisé, il sera réédité en 1984.

Le présent article est aussi publié sur le site Athena21.org.

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